One shot de Pavillon Noir : Pirates 1 – Espagnols 0

Mais grand vainqueur incontesté : l’océan. Un navire coulé, 505 corps à la mer, vifs et morts mêlés.

Et pendant que les poissons dévorent nos ex-compagnons et adversaires, nous découvrons avec ravissement notre première plage tropicale, les eaux turquoise et les noix de coco.
Saint-Malo paraît bien loin à présent, un souvenir d’une autre vie.

Une vie dans laquelle j’ai dû embarquer en toute hâte sur le Goéland, dont le capitaine ne posait guère de questions, trop pressé d’aller boire seul dans sa cabine, en bougonnant que de l’eau, y’en avait bien assez autour du bateau.  Sur le pont, comme du laisser-aller… mais bon, qui aime travailler ? C’est sûr, un bateau, ça demande de l’entretien, mais le moral aussi.

Faut bien profiter de la vie, surtout sur un truc qui peut couler.

À bord, j’ai rencontré Ernest, le pilote, une grande gueule toujours capable de couper la parole à son supérieur pour tenter de glisser son idée. Heureusement qu’en général, elles sont bonnes, sauf quand il pense vraiment trop vite pour prendre en compte les conséquences de ses actes. Au fond, le gros défaut d’Ernest, c’est que le monde devient un monologue. Pas idéal pour faire des rencontres. Mais bon, mon truc à moi, c’est les tirs au but, de préférence du gros calibre ; et quand je bichonne mes canons, je suis peinard avec mon équipe.

Il y avait aussi Louise, la vigie, un joli petit lot et un sacré argument de recrutement, même vue du pied du mât. Je pense que l’équipage détient le record du nombre de chiures de mouettes dans l’œil, mais Dieu, dans sa grande bonté, a veillé à ce que l’amour nous vaille toujours quelques emmerdes. J’en suis le premier convaincu.

On pourrait croire que des femmes, à bord, ça inviterait à la débauche, seulement Louise n’est pas seule, il y a aussi Anna, la chef calfateuse, capable de jeter n’importe qui par-dessus bord, et d’une seule main encore. À moins de vouloir finir le crâne défoncé ou les parties en bouillie, le respect le plus absolu est de mise.
Personnellement, je préfère la grâce à la graisse, donc je suis d’une courtoisie parfaite avec ce monument charnel (ou ce thon bipède ? Toutes les sirènes ne sont pas enchanteresses…).

Le reste de l’équipage était à l’avenant, compétent, mais pas trop, sérieux, mais pas trop.

Forcément, lors de la première grosse tempête tropicale, il fallut courir pour amarrer ce qui eût dû l’être. Quant à la chef calfateuse, elle avait fait de son mieux avec le matériel fourni, mais la cale prenait eau de toute part.

Alors vint l’énorme vague qui nous prit par derrière… pendant qu’Ernest s’intéressait plus à inventer des bons mots et à descendre sa gnôle malgré les secousses… bon c’est pas trop sa faute, ce gars n’est efficace que sous pression, et pour lui, c’était pas encore vraiment grave…

Je courus lui signaler le titan liquide ; Ernest réagit par une très belle manœuvre, et au lieu de fracasser la coque et de nous tuer tous, la vague se contenta de nous plonger la proue sous les flots en brisant un mât… (comment ça, la vague fait un critique ??? Eh oui, chacun ses armes. Si vous pensiez que les géants, c’était gros, essayez un océan, pour voir.)

Aucune chance de sauver le navire, mais s’il y avait bien une chose que nous avions entretenue, c’était la chaloupe. Restait à la rejoindre. Même en nous amarrant au mieux, seuls quinze d’entre nous l’atteignirent, sur les cent cinquante hommes d’équipage.

Nous flottions sur l’océan déchaîné, fouettés par la pluie, dans notre coque de noix ; seul Ernest affirmait qu’elle était bien plus facile à manœuvrer que notre Goéland, et que tout irait bien. La plupart des hommes, pourtant, demeuraient hébétés. J’en remotivai la majorité en donnant quelques ordres, car il fallait encore survivre à cette nuit, faire l’inventaire des ressources, en vivres comme en hommes. Chance : le second avait survécu. Malchance : il ne pensait qu’à se laver de toute responsabilité dans le naufrage et annonça vouloir faire porter le chapeau à Ernest. Comme ce dernier me paraissait plus utile à notre survie, un malheureux accident nous débarrassa du second. De dignes funérailles, assorties d’un hommage aux disparus du naufrage, nous permirent de tourner la page, et d’affirmer notre autorité.

Le matin venu, il pleuvait encore, et c’était tant mieux, nous récoltions autant d’eau douce que possible, ignorant combien de temps nous passerions en mer. Le soleil nous permit de nous orienter ; et nous commençâmes à croire que nous attendrions les îles Sous-le-Vent.
Notre vigie nous signala alors une goélette coursée par un galion. Les coups de canon échangés ne laissèrent aucun doute sur leurs rapports. L’absence de pavillon de la goélette non plus : des pirates.

Aucun d’entre nous ne désirait faire carrière dans la flibuste, mais le galion était espagnol, et nous français, ou pour le dire autrement : nos provisions seraient confisquées et nous serions coulés.

Tout bien considéré, la proposition de ralliement des pirates fut acceptée ; on ne peut reprocher à un honnête homme de conserver la vie que Dieu lui a prêtée.


Une fois à bord du pirate, chacun proposa ses services, et je fus accepté par la Torche, le maître canonnier, qui s’était visiblement flambé la figure. Je rejoignis les autres canonniers, car le galion devait perdre quelques mâts, et son équipage mourir déchiqueté sous la mitraille, si nous voulions espérer survivre aux Espagnols. La Torche se fit un plaisir de massacrer autant d’hommes que possible, changeant le pont en fugitives fontaines d’écarlate.
Quant à moi, je mis à bas les mâts les plus arrogants, et le galion se mit de côté, encaissant une bordée de nos canons.

Sur le pont, Ernest, Louise, et Anna se préparaient à leur premier abordage, cherchant des places à l’arrière qui leur permettraient de prendre exemple sur les pirates, on ne voudrait pas gêner la manœuvre… une fois le mouvement compris, Ernest fonça combattre, le sabre au poing et la dague entre les dents. Anna chargea également, ébranlant le pont de sa masse.
Si Ernest mit beaucoup de cœur à l’ouvrage, et acheva ses ennemis de son humour écrasant, il fut un peu dépité par la faiblesse de ses coups.
Anna, qui avait toujours su compléter efficacement le lest à fond de cale, démontra que s’il fallait traiter un adversaire comme un quartier de bœuf, elle savait y faire. Avec une prédilection pour la jambe, gauche exclusivement. On sentit chez Ernest une admiration pour sa camarade, et je me demandai un instant si le charme pouvait être une question de poids.

Quant à moi, la charge collective parmi les hurlements, sur un pont ensanglanté et semé de morceaux de cadavres, ne faisait naître nulle émulation en moi, mais je savais devoir me rendre utile pour espérer vivre parmi les pirates. J’observai les lieux, et réalisai que la dunette était surélevée. Je pouvais donc commander un peloton de mousquetaires et priver les Espagnols de tout officier sans risquer de toucher les pirates.
Louise, notre vigie, mit à profit son excellente vue, et quelques conseils de balistique, pour tuer le capitaine d’un coup au cœur. La salve suivante liquida les officiers. Laissés sans commandement, les Espagnols se rendirent, espérant en vain la grâce des pirates, qui investirent tous les recoins du galion et massacrèrent les survivants.

Je préférai demander à la Torche s’il pensait avoir l’usage du galion, auquel cas éteindre les feux et colmater les voies d’eau me paraissait urgent. Ernest, lui, préférait tenter de piller, en particulier les cabines des officiers.

Quand nous remontâmes sur le pont, assurés de ne pas couler, le capitaine pirate était en train de hurler, demandant qui avait tué son capitaine. Je retins un soupir : encore des histoires de préséances et de morceaux réservés, de duels entre égaux. Ces gens qui ne savent pas tuer efficacement sont pittoresques, mais compliqués. À voir la pétoche qui affligeait l’équipage, notre dernière heure pouvait bien être venue.

J’aurais pu laisser Louise assumer son acte, mais je suis un crétin responsable. Ou je ne suis pas assez intéressé par la vie pour laisser mourir autrui à ma place. Je répondis donc que j’avais donné l’ordre, et Louise, tiré au cœur, mais que sauf votre respect, capitaine, nous étions nouveaux et ne savions pas encore qu’il ne fallait pas le faire.

Le capitaine philosopha alors : qui est responsable, celui qui donne l’ordre, ou celui qui l’exécute ? Et il me demanda de trancher, ce qui équivalait à mourir ou à laisser mourir.

Enfin, sauf à sortir du cadre, et je décidai donc que c’était Dieu : s’il avait voulu que le capitaine espagnol survécût pour être tué en duel, Louise l’eût manqué.

Le capitaine nous préférant vivants, il accepta cet argument, et nous commençâmes notre carrière sous ses ordres. Il nous confia le galion. Comme j’avais une bonne idée de nos limites, je proposai de nous prêter également un capitaine, et il nous envoya Ben le Breton.

Ernest se proposa comme second, et ils se découvrirent des points communs, étant tous deux pilotes. Je n’appréciais guère l’idée d’obéir à Ernest, mais bah, j’étais devenu maître canonnier, et maîtriser mon art suffisamment pour mériter le titre, à mes yeux un peu critiques, suffirait à mon épanouissement professionnel.

Quant au reste… l’odeur du poisson grillé et des papayes mûres embaume la plage.
Je profite du vent du soir qui vient soulever ma toute nouvelle robe, faire tinter délicatement mes pendants d’oreilles, et donner aux longues boucles de ma chevelure un peu de mouvement. Car j’ai trouvé, dans la cale du galion, un plein coffre de vêtements confisqués aux pirates capturés. Et je vis enfin parmi des gens qui sauront tolérer ma petite préférence personnelle pour les habits féminins.

Pas comme mes parents, ces bourgeois coincés, et jamais d’accord, sauf sur un sujet : je n’aurais pas dû être surpris dans le lit familial, vêtu d’une robe de ma mère, et en compagnie de son amant. Non, je n’aurais pas dû, surtout que mon père ignorait l’existence dudit amant.

***

Encore un one shot qui ne se finira pas en un soir, et donc nous nous reverrons, tous les joueurs ayant apprécié cette première expérience au grand large !

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