Alma : Vous casserez bien une petite capitale ?

Nous avons le plaisir d’accueillir un nouveau personnage, Nébuleux Papillon, une jeune fille de grande beauté, jouant divinement de la flûte, et dansant aussi gracieusement qu’une nymphe…

…si l’on excepte le fait que la nymphe, elle, ne tire pas la tronche.

Car il faut bien avouer que Nébuleux Papillon, pour sublime qu’elle soit, gâche bien de ses effets en affichant son insatisfaction.

De son point de vue, il y a de quoi. Tiens, si cela ne tenait qu’à elle, elle ferait bien pire que de simplement déformer ses traits d’une moue perpétuelle.

Mais comment sourirait-elle ? A-t-elle jamais été heureuse depuis la disparition de ses parents, et son adoption par son oncle et sa tante ? Qui, bien entendu, ont repris le célèbre commerce de soieries familial. Si encore ils avaient périclité, elle aurait eu le plaisir de les voir réduits à la misère, mais ces ahuris se sont montrés compétents.

Par moments, elle se demande si ces cupides imbéciles n’auraient pas tué ses parents chéris.

En tous les cas, elle fait son possible pour leur compliquer la vie, les humiliant dès que possible en public.

Et son mécontentement a pour résultat qu’elle passe à côté de sa jeunesse, boudant les amitiés, sabotant les relations, et peinant à acquérir des aptitudes qu’il faudrait mettre au service de son oncle et sa tante.

Qu’à cela ne tienne : ceux-ci, désireux de conclure un contrat juteux à la capitale impériale, acceptent sans hésiter quand le pot-de-vin demandé est la virginité de leur fille adoptive.

Prudents, ils mettent en garde l’amateur, lui rappelant que les manières de Nébuleux Papillon, hélas, ne sont pas des meilleures, mais il éclate de rire, considérant que dompter les pouliches mal dégrossies ajoute du charme à la transaction.
Qui sait, peut-être l’épousera-t-il…

Après les efforts méritoires d’une armada d’habilleuses, coiffeuses, maquilleuses, faisant de leur mieux pour changer une mine revêche en minois ravissant, c’est en chaise à porteurs que Nébuleux Papillon parcourt la capitale, se rapprochant inexorablement de celui qu’elle a classé comme vieux dégueulasse, et parti inacceptable.

Elle s’évaderait bien, mais le moyen d’échapper à sa dame de compagnie, et surtout aux vigoureux porteurs choisis par son oncle et sa tante, quand on a cultivé son incompétence ?

Quand des cris et des bruits de boiseries défoncées l’entourent, sa dame de compagnie jette un coup d’œil, puis sort en la priant de rester là.

Nébuleux Papillon, bien entendu, regarde à son tour, et découvre que des Chimères, de gigantesques créatures splendidement colorées, s’ébattent dans la rue en utilisant le décor comme accessoires, éparpillant des tuiles en guise de confettis étincelants et se jetant des poutres à la tête.

À voir la manière dont elles arrachent les balcons, la jeune fille jurerait que le toit d’une chaise à porteurs ne la protégera jamais. Dans l’intérêt de son futur promis, qui ne veut certainement pas déflorer une crêpe, elle en profite pour filer.

Enfin, elle filerait, si les porteurs ne la repéraient pas immédiatement.
Elle tente d’appeler à l’aide, mais comme elle pense sensé de prétendre qu’on l’assassine, les quelques citoyens compatissants la classent dans les tarées et se détournent… ou, plus précisément, reportent leur attention sur les Chimères, veillant à ne pas être blessés ou tués.

Nébuleux Papillon, empoignée par les porteurs, en appelle alors aux dieux, avec toute la fougue de sa jeunesse et la démesure de son ignorance.

Autour d’elle, la capitale, conservatoire culturel depuis un millénaire et lieu de toutes les splendeurs, paraît se ternir, comme si chaque couleur savamment choisie s’était mêlée non pas de sa complémentaire pour s’éteindre, mais d’une souillure qui n’aurait jamais dû trouver son chemin jusqu’à ces lieux préservés.

Dans ces teintes assourdies, le son, le mouvement, paraissent se ralentir… sauf pour Nébuleux Papillon.

Alors qu’elle pourrait s’évader sans autre, elle décide d’amplifier l’effet, afin que nul ne puisse plus bouger. Pourquoi courir un risque, quand elle peut partir gagnante ?

Au-dessus d’elle, les Chimères s’éloignent, se repliant sur leur monde d’origine, les Méandres du Rêve, peu désireuses d’être contaminées par cet effet.

Autant qu’elles tiennent à la beauté et à leurs œuvres, elles ne risquent pas leurs vies en vain.

Nébuleux Papillon court dans un monde immobile et terni, entourée de silhouettes qu’elle peine à différencier du décor, comme si chaque personne, aussi précieuse, aussi raffinée, qu’elle soit, n’est plus qu’un objet.

Et quand elle arrive suffisamment loin pour que nul n’ait été témoin de sa fuite, elle loue les dieux de leur aide ; en réponse, elle ressent de l’ironie, mais n’y prête pas garde.

Elle songe un instant à trouver des vêtements moins visibles puis, regardant autour d’elle, elle réalise que ses splendides atours de fiancée sont au contraire la seule manière de ne pas passer pour une clocharde à la capitale.

Elle adopte donc un air décontracté, et suit son instinct : où doivent mener ses pas pour qu’elle échappe au vieux cochon qui avait osé imaginer la monnayer, et à son abjecte famille ?

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