Alma : Un Chat dans le cœur

Après consultation de toutes les personnes concernées, c’est décidé : Bleu Nuit réincarnera Nébuleux Papillon, et lui conférera un don d’exorciste, afin qu’elle puisse demeurer parmi ses élèves.
Certes, agir ainsi fait planer une sourde menace sur les personnes présentes à l’école, et probablement quelques autres en sus… car n’est-elle pas la lame qui fendit la réalité à la capitale, propageant un mal encore inconnu ?
Mais faut-il punir celle qui n’est qu’un instrument innocent ? Ou lui laisser une chance d’évoluer, d’identifier celui qui l’a dépouillée de son enfance pour la changer un fléau, et de s’en libérer ?

Et la résurrection commence. Alors que la morte se concentre sur l’apparence qu’elle désire assumer, celle d’une enfant de douze ans prête à se consacrer à ses études, les motifs du grand vase sur lequel elle flotte se mettent à luire doucement, se dissocient et se remodèlent, puis s’élèvent.
Les fleurs s’étirent, se nouent, commencent à reformer des organes internes.
Les pièces de faïence s’assemblent en un corps luisant, et le spectre lutte pour accepter son retour à la matérialité.

La fusion s’opère en douceur, la terre se fait chair souple et lisse, cheveux flottants et dents immaculées, et une magnifique enfant, revêtue d’un costume d’exorciste, lévite à présent dans la délicate lumière de la lanterne, qui s’est éclaircie et perdu tout caractère funèbre.

La gracieuse fillette descend peu à peu vers le sol, puis son mouvement se ralentit, paraît s’étirer… et elle remonte, son corps changeant pour devenir une femme épanouie, séduisante.
Il n’y a plus trace de maladresse et d’hostilité, uniquement la perfection et l’envie de s’offrir, une sensualité qui fait courir un feu ardent dans les veines des témoins, comme la séductrice se fait flots ruisselants et sillon igné qui ne demande qu’à être remonté pour la combler.

Bleu Nuit pique un fard, comme d’habitude, et recule en hâte, dressant des protections, car il n’a aucune envie de perdre sa chasteté et la puissance qu’elle lui accorde.
Sang Froid, lui, reconnaît que Nébuleux Papillon est soudain très à son goût, silencieuse, offerte, accueillante.

Mais elle paraît avoir oublié qu’elle le trouvait désirable, et semble entièrement livrée aux caresses d’un amant invisible si parfait que tout rival mortel est occulté.
Infini, chatoyant, capable d’accueillir sans être souillé tous les défauts, toutes les séquelles de la jeune fille, et la rendre à la merveilleuse vulnérabilité des mortels, leur admirable fragilité, et les richesses de leur vie fugitive. Déversant en elle tout le bonheur dont la vie l’a privée, et lui permettant de renaître pour jouir pleinement du monde.

Elle est étreinte par un dieu, secourable, sombre, sage…
…et identifié avec angoisse par les témoins de cette union : Çamdar, Seigneur de l’Illusion.
Présent dans tous les cœurs, porteur de l’espoir comme du désespoir, caressante voix de l’ombre douce, du réconfort ; les mains qui se posent sur les yeux, protégeant de l’insoutenable.
Ou le voile qui fait négliger la présence d’une falaise, et choir…

Pendant ce temps, Sang Froid est tombé sur le dos, et ne peut se relever, car un chat écrasant est couché sur sa poitrine.
Un chat au pelage d’un délicieux gris sourd, décoré de motifs pastel donnant l’impression saugrenue qu’on a mêlé de la décoration d’intérieur et une puissance incalculable.
Familier, et pourtant étranger.
Et le regard félin est d’un bleu trop vaste pour qu’être confiné dans deux prunelles ne soit pas un vertigineux paradoxe.

Le jeune homme comprend assez vite qu’il ne se relèvera pas, que le temps de la fuite est révolu. Il sera utilisé, mais il lui reste un choix : comme un instrument dont on dispose, ou comme un collaborateur dont les préférences peuvent être prises en compte, et les performances, récompensées ?

Le Chat partageant avec lui sa perception d’avenirs sinistres, glacés et oppressants, qui menacent la cité, Sang Froid se résout à coopérer. Alors le poids du Chat augmente, et, de sa voix basse, douce, et impitoyablement amusée, il lance :
– Il est temps de voir si ton bon fond est assez solide.
– Et s’il ne l’est pas…
– Poussière… tu seras poussière… les héros, plus que tout autre, partent en fragments d’étoiles, consolés, mais à peine, par la conscience de l’utilité de leur sacrifice.

Unis dans un même effort, aidés par les autres personnes présentes, il est temps d’émousser la lame qu’est devenue Nébuleux Papillon et, au mieux, de la rendre à la vie civile… voire de liquider celui qui l’a forgée. Au pire, elle demeurera nuisible, mais sans créer de catastrophe que les Dieux eux-mêmes réprouveraient. Que les mortels s’entretuent, passe, mais sans troubler leurs créateurs, merci.

Quand Sang Froid reprend conscience, il est couché dans la cour, et il se sent bien.
Oh, le monde est un peu différent, puisqu’il a accepté les présents du Chat pour ses bons et loyaux services, même un peu… beaucoup… imposés : la lucidité, la sobriété, l’autonomie.
Et s’il se sent mal… les pentes de la dépendance sont si faciles à trouver et à descendre.

Autour de lui, six écrins sont posés.
L’un d’entre eux lui ressemble.
Les autres… pourraient évoquer sa famille détestée, mais vue par le plus abominable des flatteurs.
Ou… qu’a dit le Chat, déjà, avant de disparaître : « Pourquoi toi, Sang Froid ? Parce qu’en matière de sacrifice, ta famille ne lésine pas. Si tu leur parlais, parfois, tu le saurais… »

Quelques heures plus tard, assis devant un copieux petit déjeuner dans la cour illuminée par un jour radieux, Sang Froid réfléchit aux révélations que vient de lui faire son frère : il descend d’une famille de vétérans, ayant sacrifié leurs moyens pour protéger l’empire, et n’étant que les ombres d’eux-mêmes, aussi médiocres qu’ils furent brillants. Condamnés par leurs mérites mêmes.
Et lui, fœtus dans le ventre de sa mère, ne fut pas épargné,
et naquit handicapé.
Naïf, replié sur lui-même, suicidaire, malheureux, et ne devant sa survie qu’au soutien accordé aux anciens combattants, car l’empire n’abandonne pas les siens.

Mais euh… il voulait juste pouvoir détester sa famille et le monde entier !
Il aurait donc des gens à aimer, des gens qui l’aiment depuis toujours, mais dont les sentiments, mal exprimés, ne trouvèrent jamais le chemin de son cœur aigri et rabougri ?

Et les mots du Chat, encore, lui reviennent : « Pourquoi toi ? Parce que tu te juges bon à jeter, mais que tu ne l’es pas.
Sans quoi je n’aurais rien à sacrifier… et tu serais inutile.
Mais si tu apprends à produire, plutôt qu’à être un panier percé que rien ne peut combler, tu peux survivre.
Protéger ceux que tu aimes.
Et être apprécié plutôt que seulement subi ou toléré.
Tu n’as pu choisir celui que tu es… à toi de voir si tu choisiras celui que tu deviens. »

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