Alma – Une forêt sous les fenêtres

Illustration d’Irina Karkabi

Quand on joue à Alma, on a l’habitude des questions saugrenues.
Ce jour-là, la partie débute ainsi :
– Lequel d’entre vous a le plus grand lit ?

La question s’adresse bien entendu aux personnages, et demande une certaine réflexion, puisque tous les joueurs interprètent un petit exorciste, disciple du célèbre maître Bleu Nuit, lequel permet à chaque élève de disposer d’un mobilier personnalisé, y inclus un lit en forme d’arbre, ou de dalle de granit, ou l’étang pour la grenouille domestique, ou la collection de coffres blindés vides pour une fortune restant à acquérir.

Bleu Nuit leur offre aussi la liberté de devenir eux-mêmes, autant que possible dans le cadre d’une profession qui tient à la fois du psychologue de terrain, de l’urgentiste et de l’art. Autant dire que l’école est riche en enfants légèrement… déjantés.

Réponse : Montagne Naine :
– Je pense que c’est moi… comme je me déforme en dormant, je crois que mes voisins se sont lassés d’avoir mon oreille sur le visage, ou mon pied enroulé autour de la taille.
– Bon ! Alors, ce matin-là, à ton réveil, tu sens quelque chose de tiède blotti contre toi.
– Euh… j’essaie de savoir ce que c’est ?
– Un adorable petit garçon, avec des yeux d’un jaune rosé très pâle, des cheveux clairs qui font penser à de la perle et de l’écume, un teint parfait, des ongles nacrés, et une carnation délicate… il te regarde d’un air un peu anxieux… et ton estomac gargouille.
– C’est normal, c’est le matin, j’ai faim.
– Ça tombe bien, tu as envie de manger ton compagnon de lit. Tu n’as jamais vu quelqu’un d’aussi appétissant.
– Même en vision par Intégration ?
– Sa force de vie est dorée, comme la tienne. Il n’y manque que les touches de couleurs variées que le Rêve laisse en toi. Et puisque tu l’étudies par Intégration, je te signale que ton appétit l’inquiète un peu. Déjà qu’il est plutôt effrayé à la base…

– Je l’ai déjà vu ?
– Jamais.

– Je lui demande ce qu’il fait dans mon lit.
– Il te regarde d’un air surpris et étonné, et te répond : « Ben… tu te souviens plus ? C’est ton tour de m’accueillir dans ton lit. Pourquoi tu fais semblant de pas me connaître ? »

– Je le connais ?
– Jamais vu…

– Mm… il a d’autres trucs bizarres ?
– À part de délicates oreilles pointues ?

Silence soudain à la table. Oreilles pointues ? Ce n’est donc pas un humain, mais un cargue. Et tous les cargues sont plus puissants que les humains. Significativement plus puissants. Alors Montagne Naine enchaîne, cachant son trouble :

– Je suis désolé, je suis encore mal réveillé. Je ne me rappelle même plus ton nom…
– Talindir.

Étant tous des Manesh, habitués à subir la présence envahissante des dieux et de leurs invités surnaturels, les petits PJ conservent leur calme apparent.
Talindir ??? Ce n’est pas du Manesh et, surtout, ce n’est pas un nom commun.
Or, à Inhisaya, leur beau pays, seuls les dieux et les capitales, sacrées, possèdent un nom propre. Donc soit l’enfant blotti dans le lit douillet est un dieu – et la journée va être délicate à gérer – soit c’est un cargue – et la journée va être délicate à gérer.

À ce moment, Calme Agité déboule dans le dortoir, son teint d’un rouge flamboyant et ses cheveux, des frondes de fougères, dressés sur sa tête. Elle est dans un état d’excitation indescriptible qu’elle diffuse bien entendu à tous ses camarades, heureusement habitués à conserver leur calme.

– Les gars, je ne sais pas ce qui m’arrive ! J’ai pris trois centimètres de taille, trente de cheveux, et j’ai ces deux trucs ronds qui m’ont poussé sur la poitrine…

Elle guigne, perplexe, par le col de sa robe, qu’elle maintient écarté.

Bien protégés par leurs boucliers psychiques, ses camarades s’approchent de celle qui, en l’espace d’une nuit, est, disons, devenue une belle plante plutôt qu’une pousse maigrelette ; et ils lui demandent si elle n’aurait pas observé quelque chose pouvant expliquer cette, disons, poussée de croissance quand même un peu étonnante.

Après une intense réflexion canalisée par le calme apporté par ses camarades, Calme Agité se souvient, en ayant quitté le pot dans lequel elle dort debout sur la galerie, avoir enjambé une fillette qui dormait enroulée autour de ses jambes. Y aurait-il un rapport ?

C’est à vérifier. Pendant que certains emmènent le petit Talindir à la cuisine, où il démontre un talent certain pour matérialiser des fruits de mer et autres thons gras qui lui évitent d’être lui-même le petit déjeuner, les autres partent en quête de la fillette.

Elle n’est plus dans le pot, mais elle est aisément trouvée par Intégration, dans la cour qu’elle a modifiée : un cercle d’arbres apparemment âgés de plusieurs siècles entoure une clairière dont l’herbe ondoyante s’orne d’une multitude de corolles qui s’épanouissent dans une lumière dorée.

Au centre, resplendissante sous sa longue chevelure d’un roux flamboyant, l’enfant danse en silence, avec la sensualité d’une femme adulte.

Il serait dommage de la déranger, vraiment. On pourrait plutôt improviser un cours de dessin. Après tout, maître Bleu Nuit enseigne également l’art de l’estampe, un peu de travail pratique ne fait jamais de mal. Et puis, les exorcistes, s’ils veulent rester puissants, sont supposés demeurer chastes. Rien de tel qu’un peu de sublimation des désirs pour y parvenir. Y’a qu’à voir la sublime collection d’estampes érotiques produites par leur maître, dont les plus âgés parlent avec ravissement.

Quand la fillette cesse ses envoûtantes évolutions, elle tourne vers eux ses yeux émeraude, et gambade à leur rencontre avec une joie insouciante et un sourire étincelant. De près, on voit bien ses oreilles pointues, et on n’est pas surpris qu’elle s’appelle Mahail. Cargue n°2, donc.

Alors arrive Instinct Féline, qui dort sous forme de chat sur les poutres de la tour de l’été. Elle n’est pas seule, mais accompagnée d’un troisième enfant aux oreilles pointues, bronzé, gracieux, avec d’extraordinaires longs cheveux noirs qui paraissent des flots dans lesquels nageraient, souplement, des bancs entiers de poissons vivement colorés. Des fleuves de teintes admirables, se mêlant et changeant.
Il paraît joyeux, enthousiaste, et son énergie est contagieuse, pour le moins.
Il dormait dans la tour également, ayant étiré et tressé ses cheveux pour former un hamac.

Lui, c’est Ilandu_Kerana / Inagé, mais vous l’appelez comme vous préférez, de toute manière, c’est lui. Et si vous l’appelez autrement, bah, ce sera lui quand même, donc faites-vous plaisir.

À propos, elle est jolie, votre magie, elle est si peu contrôlée ! Elle est si belle quand elle fait ce qu’elle veut, qu’elle s’éparpille dans tous les sens ! Il adore les débutants, c’est trop bien quand ils font de leur mieux, le résultat est tellement touchant.

À ce stade, parmi les innombrables questions qui hantent les PJ un peu hagards, il y a :
– Mais vous êtes combien ?
– Oh ! Il en manque deux.

Mahail tourne sur elle-même, pointe une direction, et Intégration relaie ses sentiments à l’égard de l’absent : affection, joie, et souvenir satisfait d’ébats que les petits exorcistes n’ont pas encore pratiqués en personne. Absent qui paraît bien accueilli dans… la salle de bains personnelle de Nuit Calme et Velours, deux adolescents adorables et très très chastes ?

Puis elle sourit, charmante :
– L’autre, c’est Lucien. Lui, il a peur de tout. Donc il s’est sûrement caché. Et comme il n’est pas Intégré…

…l’école se scinde en deux groupes et demi :
– ceux qui préparent le petit déjeuner,
– ceux qui fouillent les lieux pour essayer de trouver Lucien,
– et ceux qui restent assis en faisant fonctionner leur cerveau : sur la base de l’absence d’information dont ils disposent sur les nouveaux venus, ils peuvent sûrement deviner où Lucien s’est caché, et se diriger directement vers sa cachette.
Allons, ne médisons pas, ils interrogent Mahail et Ilandu pour tenter de mieux le connaître.

Pendant ce temps, ceux qui cherchent à l’ancienne, en quadrillant l’école :
– Au fait, c’est qui, Lucien ?
– Sais pas. Mais comme il n’est pas supposé être là, on peut pas le manquer, non ?

Et en effet, au fin fond d’un placard réservé au stockage des draps de réserve pour les invités, on finit par retrouver le petit visiteur, pas vraiment rassuré. Mais, quand il sort, c’est encore pire : une énorme chose bleue cache le ciel !
– Euh… ben… non. C’est le ciel.

À ces mots, l’enfant regarde autour de lui, et saute dans le canal le plus proche. Une fois immergé, il paraît un peu plus calme, quoique toujours méfiant, et un dialogue peut se nouer :
– Non, c’est pas le ciel. Le ciel, Dieu le couvre de nuages qui roulent et tourbillonnent, et qui signent sa présence et sa protection. S’il n’y a pas d’eau dans le ciel, c’est qu’on est en enfer. Il n’y a que nos pauvres âmes, et la Poussière, que nulle pluie venue des cieux ne pourra laver.

Après un début de migraine dû à quelques divergences théologiques, pour faire dans le doux euphémisme, les PJ et Lucien concluent qu’un bon croyant ne devrait pas négliger son corps, et que enfer ou pas, mourir de faim ne ferait pas plaisir à Dieu.

Quelle chance ! On va pouvoir enchaîner sur le petit déjeuner, et sur l’enquête : parce que la visite de cinq enfants complètement décalés doit bien avoir une explication… non ?

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