Alma – L’espérance récompensée

Sang Froid et son frère sont réunis, et étudient les écrins laissés par Çamdar.

Bleu Nuit pense qu’il faut assembler la famille avant d’espérer s’en servir, sous peine d’un gaspillage que le Seigneur de l’Illusion n’empêchera pas ; si les mortels tiennent à galvauder ses dons, ainsi soient-ils : pathétiques.

Sang Froid est bien placé pour savoir que Çamdar peut tirer n’importe quel mortel de sa médiocrité ; il pourrait donc restaurer ses parents demeurés mutilés après leur sacrifice.

Avec un soupir, il accepte donc de les rencontrer, et même sa sœur, puisqu’elle est indispensable.

Il pense disposer d’un délai pour se préparer à ces pénibles retrouvailles, mais son frère lui signale que leurs parents sont déjà en ville : sa mère était si heureuse qu’il ait demandé à le voir qu’elle a fait le déplacement, certaine que tout s’arrangerait. Quand on s’appelait Fière Espérance, est-ce vraiment surprenant ?

Les petits exorcistes peuvent donc découvrir les parents de Sang Froid, qui arrivent assistés par des serviteurs, ce que leur fils avait toujours vu comme un luxe, mais qui est en fait une nécessité pour deux invalides, dont la seule capacité brillante reste d’être insatisfaisants, déplacés et pitoyables. Insupportable, considère leur fils ; pittoresques, jugent ses camarades, habitués à tolérer leurs condisciples souvent perturbés. Mais ils compatissent néanmoins.

Quand à Belle Envolée, sa brillante sœur, elle apparaît au sein d’un pentacle, venue de la capitale. Elle entreprend d’emblée de démontrer sa supériorité sur Bleu Nuit, ce provincial surestimé. Le maître, avec une politesse glacée, s’incline et :

– Veuillez me pardonner, mademoiselle, mes invités usuels étant polis, je n’ai pas prévu de caisse à chat. Je vous serais fort reconnaissant, si vous comptiez semer votre merde, de la conserver plutôt dans votre culotte.

Sang Froid tente de camoufler sa joie, et de modérer son maître, conscient qu’en matière de diplomatie, Bleu Nuit paraît pouvoir faire pire que lui. Mais l’exorciste le rassure : chacun doit trouver la place qui lui convient, avant de pouvoir coopérer harmonieusement.

Belle Envolée prétend ne pas s’étonner du manque de courtoisie du chef des bouseux, et entreprend de mobiliser sa puissance, sa colère, ses expériences de vie négatives, pour l’écraser.

Avec une sublime nonchalance, Bleu Nuit rassemble ce qui paraît un échantillon minime de ses propres ressources, puisant non seulement dans son passé bien plus sombre que celui de sa jeune et naïve rivale, mais dans les vies les plus torturées des habitants du terroir dont il est responsable. Il assume leur souffrance au quotidien, et ne semble pas devoir vaciller de les sommer ainsi en une arme de dévastation psychique.

Ses disciples se protègent, conscients que les ténèbres que peut rassembler leur maître sont bien trop terribles pour eux.

Belle Envolée, avec sagesse, préfère s’incliner, et prend mentalement note que la réputation négative de Bleu Nuit est peut-être erronée. Un mystère à résoudre.

Elle se révèle une jeune fille sensible, heureuse que ses parents puissent être soignés, et prête à prendre les risques éventuels sur elle, si ce n’est que ses frères y sont tout aussi décidés.

Heureusement, il semble qu’il n’y ait en réalité pas de piège, et le couple, utilisant leurs uniquement leurs propres écrins, retrouve ses moyens, et la famille peut se réunir, pour la première fois depuis dix-huit ans.

Reste donc une question : pourquoi Çamdar a-t-il offert six écrins, et six pendentifs, à une famille composée de six membres ?

Puisque Sang Froid semble décidé à regarder le passé en face : parce que sa sœur et lui n’étaient pas des jumeaux, mais des triplés. Et, lors du sacrifice, leur triplé fut tué.

Unis et enthousiastes, ils décident donc de tout faire pour ressusciter l’enfant perdu.

Sauf qu’un des petits exorcistes, chargé de la réception, annonce un visiteur qui paraît perplexe, l’air de ne pas vraiment savoir pourquoi il devrait être là. C’est un ami de Bleu Nuit, Rigueur Abrupte, connu pour ses activités en faveur des plus démunis.

Lui succèdent Linéaire, le grand prêtre du temple des Nuits Cendrées, responsable de la sécurité religieuse dans la cité, qui soutient un très vieil homme, Printemps Fugace, qui paraît sur le point d’être dissipé par la plus légère brise, tant il est âgé et fragile.

En le voyant, les parents de Sang Froid hésitent, comme s’ils peinaient à l’identifier, puis exécutent la plus respectueuse des révérences de cour : ils ont reconnu le souverain qui se sacrifia avec eux pour éviter un coup d’état, et abdiqua une fois affaibli.

Ils sont heureux qu’il ait survécu, désolés qu’il soit si faible, et leurs retrouvailles sont touchantes, pour ceux qui le connaissaient comme pour les autres, car le vieil homme, avec une courtoisie exquise, a amené des présents pour ses hôtes, choisis avec justesse.

Entre alors une femme énergique, portant sur ses épaules une pyramide de petits exorcistes bien incapables d’une telle prouesse acrobatique sans son aide ; celui du sommet se laisse choir au sol, et, rendu élastique par sa porteuse, lui permet de dribbler et de faire un panier en le déposant dans une fenêtre à l’étage.

Roseau Bleu, professeur d’éducation physique à l’école, admire sa détente.

Elle se présente comme Vénielle, et décline aimablement la révérence qui devrait l’accueillir elle aussi, puisqu’elle est l’autre moitié du souverain. S’il ne résultait pas de la fusion de deux mortels, et de l’ajout de puissance divine par Mens et Alma, les dieux présents dans leur pays, comment pourrait-il espérer être efficace dans un pays aussi complexe et désordonné, hébergeant des citoyens plus puissants que lui ?

Elle paraît protectrice à l’égard de Printemps Fugace, tout en étant beaucoup moins diplomate et surtout beaucoup moins usée, car il l’a protégée de son mieux durant le sacrifice, ce qu’elle ne lui avait pas demandé, mais s’il avait besoin de cela pour faire son devoir… elle ne se plaint pas de sa vie actuelle.

Printemps Fugace se tourne alors vers Rigueur Abrupte, et lui tend avec respect une écharpe blanche, délicatement brodée de fleurs immaculées : une demande d’audience destinée à avouer un tort.

 Car le coup d’état n’a pas pu être contré par les seuls sacrifiés volontaires ; le rituel destiné à affecter Florissant Émoi, le futur maître de l’empire, demandait aussi d’impliquer certains innocents, inconscients d’être utilisés, sans lien détectable avec l’administration.

En particulier Rigueur Abrupte, alors appelé Promesse de l’Aube, qui avait réussi à modifier le système social de sa cité afin que l’égalité et la qualité de vie y deviennent possibles, un exploit dans une civilisation où l’inégalité et le mésusage des faibles amusent les dieux, car ils sont bien plus pittoresques que le bonheur généralisé.

Avec un mélange de dignité et de chagrin, le militant apprend que Linéaire, un ami cher, l’a identifié comme utile et proposé à l’administration impériale, puis a continué à l’aider dans son amélioration de la cité, car la dévastation de son œuvre et la mort des siens seraient utilisées pour dessiller les partisans de Florissant Émoi, et lui faire perdre tout soutien, sa dangerosité réelle étant enfin révélée.

Rigueur Abrupte est capable d’accepter que c’était la moins mauvaise des solutions, et de pardonner à Printemps Fugace qui, cet aveu fait, paraît vaciller.

Mais ni Vénielle, ni Sable Argent, un petit exorciste charmé par le vieux monsieur et les présents qu’il lui a faits, ne comptent le perdre. L’enfant, jardinier, réalise qu’il peut conférer au vieil homme une seconde existence, qui pourrait bien être la sienne ; mais il se ressent soudain comme étant lui-même une plante, qui meurt l’hiver venu, et renaît à la belle saison, ayant légèrement changé, s’étant bonifiée peut-être.

Printemps Fugace reçoit avec bonheur ce présent, devenant Clairs Horizons, prêt à voyager et découvrir tous les jardins de l’empire.

Quant à l’enfant, il devrait être mort, tué par ce don inconsidéré… mais il lui semble qu’un lointain bienfaiteur, compatissant, lui accorde un surcroît de vie, en réponse à sa générosité, et aussi parce qu’il dispose de suffisamment d’imbéciles dont il préférerait se passer au moindre prétexte.

D’après les parents de Sang Froid, il s’agirait du Maître des Marées, le premier ministre de l’Empereur d’Écume. Quant à savoir pourquoi il prendrait en pitié l’enfant… parce que le petit Sable Argent est né dans la province où réside toujours l’impératrice, la Reine Fleurie, dont les jardins honorent et apaisent l’empereur en exil sur les flots ?

Ayant servi lui-même pendant un millénaire un maître malheureux, il est bien placé pour être sensible à la fidélité et au dévouement.

D’un autre côté, l’enfant ne connaît pas son papa…

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