Alma – Dieu est un vitrail brisé

Résumé de la campagne du dimanche :
Le point de vue du goéland

Tout le long du rivage, il y a des huîtres, chacune dans sa nacelle, secrétant sa perle. Mon maître vient les bercer, de son chant mélodieux, maintenant leur abaissement et leur utilité. Parce que, bien sûr, ce ne sont pas vraiment des mollusques ; ou, plus précisément, ils n’en furent pas toujours. Il fallut les capturer, les briser, les réduire à l’état d’outils dociles.

Et bien traités, considère mon maître : hôtel de luxe, vue sur la mer, et petit déjeuner au lit en musique, que demande le peuple ?

J’apprécie l’humour de mon maître ; j’aime aussi n’en être pas la victime la plus endolorie. Moi, au moins, je peux voler, glisser dans les brumes éternelles qui baignent la mer aux eaux grises, effleurer l’immensité de mes ailes noires, et épier.

Je suis bien content que Talindir, l’huître qui jadis créa des cités resplendissantes, qui marcha parmi les créateurs du monde, ait pu se faufiler jusqu’en surface, car j’ai pu l’y suivre. J’ai pu trancher l’air sous le ciel bleu de mes cris aigus, porter jusqu’aux vivants un peu du chagrin qui imprègne la Mer des Larmes.

J’ai pu découvrir Maître Bleu Nuit, amoureux de l’histoire au point que son désir déchira les entrailles de la terre, y faisant naître un ciel de terre, de racines, de cités détruites, dont pendaient des stalactites, et dans chacune, un enfant se matérialisa. Certains étaient des souvenirs incarnés, et leur simple existence, une réponse à des questions historiques insolubles. D’autres avaient été happés par le dévorant désir de connaissance de Bleu Nuit, arrachés de leur lieu de vie, et livrés à l’insatiable curiosité du maître exorciste, nostalgique d’un état meilleur de son pays, depuis longtemps révolu.

Aux innocents les mains pleines. Six visiteurs, et six problèmes.

Car qui laisserait de telles informations à la disposition d’un mortel ? Surtout s’il semble lui-même un pion utile dans une stratégie mystérieuse ? Un homme qui sait, usant d’une simple flûte, modeler le monde presque aussi efficacement que quand mon maître chante ?
Presque. Mais c’est déjà trop.

J’ai admiré la façon dont mon maître s’est condensé en surface ; j’ai adoré la montée des eaux dans le réfectoire, changeant les tables en fragiles nefs, terrifiant les enfants. Je n’avais pas goûté le parfum de la peur avec tant d’acuité, réalisé combien il ressemblait à l’odeur de charogne attardée au fond d’un coquillage évidé.

J’aurais aimé m’étendre, planer sur le monde avec mon maître, effleurer les mortels engoncés dans leur sécurité et briser leur cocon pour révéler leur vulnérabilité et leur peur.

Mais ce n’est pas mon rôle ; mon maître a replié son manteau, est revenu dans ses territoires brumeux, ayant juste averti que, si Talindir ne pouvait être intégré, il viendrait le récupérer, et avec lui, tous ceux qui s’y seraient liés.
J’aime les couleurs, et j’ai mémorisé celles de leurs visages ; mille nuances crayeuses, sur l’ardoise d’un sombre futur.

J’ai apprécié leur manière de lutter pour tenter d’intégrer leurs visiteurs, de les protéger. Il était intéressant de voir Talindir se reprendre peu à peu, se redresser, littéralement, après avoir été abaissé et passif. Recréer ses moyens, retrouver son courage, et sa dignité, y compris celle de mourir seul au besoin, en protégeant ceux qui l’avaient accueilli malgré le danger.

Si j’étais sujet aux regrets, j’en éprouverais à l’idée qu’ils nous ont échappé, tous les six, et leurs hôtes également. Nous sommes redescendus seuls, mais le maître ne semblait pas mécontent. Le maître aux stratégies tortueuses, nimbées de brume, impénétrable. Le maître à l’humeur toujours égale, qui engloutit jusqu’à ses amis, s’ils sont assez fou pour se fier à lui. Mon sol traître, et mon seul refuge, avec mes précieuses ailes, bien sûr.

Mais la manière dont nous avons perdu les six enfants était si belle, si intrigante aussi, que je suis content de l’avoir vécue. J’ignorais l’existence de Calaniel, le jeune homme aux cheveux d’acajou et d’or sombre, alangui et magnifique, attirant comme le fanal d’un naufrageur. Lié au rivage, vu comme ce traître qui s’éboule et débarrasse la terre de ses importuns.

Mes plumes frémissaient comme la tension montait entre lui et mon maître, comme ils se jaugeaient, comme ils recrutaient les mortels malgré eux, asservissant leurs moyens, et comme ceux-ci luttaient pour choisir eux-mêmes leur maître, mourir au service d’une cause qu’ils détestaient moins qu’une autre.

Je sentais aussi bien qu’eux que nous serions probablement consumés par cet affrontement, qu’on ne peut pas et admirer certains spectacles, et être encore vivant pour s’en souvenir.
Ah, la vie et ses limites !

Puis Meniriel est arrivée, comme le rayon de soleil trouant les nuages de tempête, avec cette légèreté impérieuse, cette conviction qu’elle serait obéie si écrasante qu’elle s’impose sans qu’on songe à lui résister. J’ai vacillé un moment, et j’ai failli me prendre un mur, ces trucs ridicules qui n’existent pas sur la Mer des Larmes, éboulés et rongés depuis l’éternité.

Allais-je devenir son espion aux yeux clairs, son fidèle serviteur ? Allais-je orbiter autour de la couronne de lumière radieuse de ses cheveux, l’astre immobile de son diadème ?

Au final, ils ont préféré discuter, et je connais suffisamment bien mon maître pour l’avoir senti capter les informations qu’on voulait lui soustraire, glisser ses desseins dans leurs esprits, mêler ses objectifs à la vigueur de leurs existences.

Ils ont convenu que les six enfants étaient des failles qui ne pouvaient être tolérées, et que le plus sage était de les tuer, aussi regrettable que cela soit.

Qui a dit que la sagesse et la bienveillance faisaient toujours bon ménage ? Pas moi. Les espoirs sont des coquilles trop fragiles pour préserver une chair de mon bec.

Bien sûr, maître Bleu Nuit a tenté de trouver d’autres moyens, et cela a réveillé la bonne volonté du Flot Émeraude, le pays lui-même. Un bel innocent, compatissant et secourable, naïf et manipulable, exactement le genre de sujet que mon maître peut réduire à l’état d’esclave en quelques notes à peine, murmurées sans effort. Une caresse, et le faible est dressé. Je me suis demandé si cela donnerait quelques algues sur le rivage, des mousses peut-être, ou des fougères, ou de petites ligies vertes courant sur le sable en attendant que je les croque…

…mais non, tous les pays ont un créateur, et certains se soucient de leur œuvre au point de ne pas nous les livrer. Oui, je dis nous, je sais, je sais, pas à moi, je ne suis qu’un charognard. N’empêche, je nettoie la plage des restes, et mon maître m’en laisse toujours, des restes, quand il débite un être libre pour en faire un outil. Il y a toujours des petits bouts qui ne sont pas intégrables tels quels dans notre grand projet, mais dans mon estomac, si. J’ai toujours une petite place pour un attardé.

Le créateur du Flot Émeraude était presque aussi impressionnant que mon maître, et ils se connaissaient d’ailleurs. En d’autres temps, en d’autres lieux, ils avaient été amis. Bien sûr, mon maître l’a terrifié, mais avec une touche de tendresse mélancolique, une étrange douceur. Il est toujours serein même s’il est écrasant, mais là, je sentais bien le poids de la relation passée, des égards de jadis.

Étant entendu que la simple vue de mon maître, et la comparaison à son état passé, était une torture suffisante pour son ami, le Ruisseau de Feu ; sans compter l’impossibilité de le ramener à une relation plus amicale, d’obtenir de lui plus que des pièges, de l’intox, et des promesses d’avenir sinistre.

Bref, en souvenir du passé, le Ruisseau de Feu a accepté d’accueillir les six enfants dans le havre qu’il a créé pour lui-même. Il n’a pas caché qu’il n’était pas exactement équilibré, et Bleu Nuit, en éducateur responsable, a demandé s’il était possible d’accompagner les enfants et de jauger des qualités de ce refuge, ce qui lui fut accordé.

Et c’est ainsi qu’une délégation de mortels est allée expertiser l’œuvre d’un Dieu, meurtri par ses pairs, torturé au point d’être un vitrail brisé, ses propres tranchants lacérant son être, et l’amenant à nuire à ceux qui l’effleurent.

Vraiment, je ne sais pas comment mon maître fait pour ne pas rire, parfois. Moi, personne ne sait que je ris, mes cris font le même bruit. C’est pratique. J’ai pu me marrer tout en semblant encore un effet d’ambiance particulièrement angoissant.

Nous sommes repartis, pendant que les mortels, se sachant bienvenus, commençaient leur cheminement vers le Ruisseau de Feu. Car Dieu est un lieu, il peut venir à vous pour établir le contact, mais c’est ensuite à chacun de cheminer vers lui, de s’harmoniser avec un fragment de psyché divine matérialisé en environnement, puis avec un autre, un peu plus signifiant, pour surmonter peu à peu l’ignorance, la différence, et devenir suffisamment proches pour se comprendre.

Des passerelles, jetées sur le vide… et les pauvres n’ont même pas d’ailes…

Revenu dans son bureau, mon maître a sorti quelques-unes des couleurs que je lui ramène de mes longs vols, quand une étincelle colorée, un mirage fugitif, égaie un instant les brumes éternelles. Et il a peint la réponse à ma question, l’harmonie paisible du havre du Ruisseau de Feu, Lorwithiel, son refuge contre un monde dissonant.

J’ai failli pleurer, j’ai failli devenir un peu des brumes, rejoindre la mer et ses vagues. Je me suis raccroché à la dureté de mon bec, à l’acuité de mon regard, au privilège du vol, je ne voulais pas sombrer parmi ceux qui sont portés par le ressac, impuissants et pleurant leur éternel chagrin.

Dieu est brisé, mais la lumière qui joue parmi ses restes suffit à enchanter un monde, à créer une beauté infiniment plus belle que celle qui demeure encore autour des mortels.

Et nous les détruirons toutes deux, s’il ne nous en empêche pas.

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