Alma – campagne 2

Alma est un jeu narratif créé par Armand Gerfaut (qui anime la partie), durant lequel joueurs et animateur collaborent pour raconter l’évolution des personnages dans un monde de high fantasy horrible, merveilleux, et attachant qu’ils apprennent à connaître et à modifier.
Il met l’accent sur les interactions sociales avec des personnages hauts en couleur et la résolution collective de problèmes déroutants, qui vont de l’incident local à la politique planétaire.

Nouveaux joueurs toujours bienvenus (y compris débutants).

Pour plus de détails, consultez le livret d’introduction pour nouveaux joueurs (lien Dropbox, le fichier peut être téléchargé).

Merci de contacter le maître de jeu avant la partie, afin de savoir si elle a bien lieu !

Alma – Des os de porcelaine

Résumé de la partie du 28.01.2020

À la mention du Double Serpent Temporel, Ruisseau Turquoise propose à son client, Rigueur Abrupte, un départ immédiat.
Elle est chargée de sa sécurité, pas de concourir pour le prix de la veuve la plus éplorée.
Mais il préfère rester, dans l’espoir que ses proches disparus pourront être ressuscités, ou, à défaut, pour contribuer à réunir la famille de Sang Froid, et les savoir heureux.

Reste donc à trouver comment contacter les serpents et, surtout, comment les faire coopérer.

Celle qui les porte sur son front, Bleu Matin, est consciente de n’avoir aucun contrôle sur eux.
Elle a d’ailleurs renoncé à les utiliser, même comme jolis motifs formant des bijoux d’or et d’argent sur son corps.
Elle préfère se consacrer à préparer sa future vie d’épouse épanouie, fleurir son autel au Dieu Bleu Ciel et le prier de lui accorder le mari dont elle rêve.
Elle appréciait, certes, les prouesses acrobatiques rendues possibles par les serpents, mais son chéri étant prof d’éducation physique, elle compte faire tout aussi bien avec ses propres muscles patiemment développés. Et avec beaucoup moins d’effets de bord.

Mais si ses serpents peuvent être utiles à son bon maître et à ses nouveaux amis, elle coopère, toujours aussi serviable… à eux de trouver comment contacter les serpents, qui ne se sont pas manifestés depuis quatre ans (au grand soulagement des habitants de l’école, même si maître Bleu Nuit, le prudent directeur des lieux, soupçonne que les serpents sont simplement devenus plus discrets. Socialiser les nouveaux venus, c’est bien, mais cela n’en fait pas des amis, seulement, peut-être, des ennemis plus habiles à manœuvrer dans l’ombre).

Et à eux de trouver comment les convaincre de les aider.

Belle Envolée, très résolue, mobilise sa colère, et se campe face à la chaise où la délicate Bleu Matin est élégamment assise, mais Rincevent toussote :

– La colère ne sert à rien. Ce ne sont pas des Chimères qui désirent jouer avec un exorciste et apprécier son style singulier.

Elle le considère, étonnée :

– Alors, que sont-ils ?

Toutes les personnes présentes se sentant plus inquiètes après cette question, la réponse est remise à des jours meilleurs.

Ruisseau Turquoise signale qu’elle ne peut pas garantir leur sécurité s’ils ne sont pas plus prudents. Elle préfère les tuer tous, sauf son client et son collègue, bien sûr, que mourir de leur stupidité.
À défaut de cette solution simple, elle demande à Bleu Nuit des échantillons de tous les thés que ses élèves lui ont offerts au fil des ans, et les tasses également, ces trésors d’unicité et de diversité choisis pour lui plaire.

Elle assortit thés et tasses, et les dispose, un à un, avec une précision méticuleuse, autour de Bleu Matin et de tous ceux qui espèrent contacter ses serpents. Quand elle a fini, le sol change, un gris de plomb, lisse, sourd, et sinistre, remplaçant en grandes volutes la beauté des dalles de pierre, puis le bord des tasses givre. Tous les mages ritualistes présents se savent entourés d’une enceinte protectrice, basée sur une magie plus sombre que la leur, qui les oppresse autant qu’elle les défend.

La garde du corps laisse tomber :

– Mieux vaut verser du thé que du sang, briser des tasses que vos os. Si je vous ai bien compris, maître Bleu Nuit, vos amis présents ont plus de valeur que les présents de vos amis passés ?

Rien n’est moins sûr, mais la bonté oblige parfois à quelques sacrifices.

Dès lors, avec prudence, l’on tente de contacter les serpents ; dans les tasses, l’eau des thés frémit, comme si des forces nocives étaient déviées vers elle, y produisant de minuscules tempêtes qui font vaciller les fragiles récipients, qui luttent pour tenir bon.

Les serpents paraissent incroyablement lointains, leurs mots viennent en échos déformés, réverbérés par d’invisibles falaises, déviés par des gouffres. Mais peu à peu, avec obstination, ils se rapprochent, et finissent par devenir compréhensibles. Sur le front de Bleu Matin, les écailles d’or et d’argent paraissent miroiter, leurs positions devenant mouvantes.

Tout au long du dialogue, les participants au rituel se savent menacés, et se protègent en se dissociant en partie de leurs actes ; ils sont présents, mais si peu ; impliqués, mais innocents. Et cette absence délibérée, ce regard en biais sur la réalité, les protègent.

Jusqu’à ce qu’une interrogation trop directe brise net plusieurs tasses.

Beauté Glacée, le second garde du corps, dégaine et tranche en deux l’imprudent, du sommet du crâne à l’entrejambe, puis il jette la moitié du corps au-delà du cercle protecteur.

Comme les forces invisibles se repaissent de ce leurre, il utilise les os de l’autre moitié pour restaurer les tasses et en créer de nouvelles, et le sang versé pour compléter le thé.

Il complète le motif protecteur de cabochons dont le ton caramel rappelle ses yeux, mais aussi une fournaise dans laquelle liquéfier ce qui le dérangerait. Il agit avec rapidité et fluidité, si prompt qu’il parait se glisser dans les angles morts du réel, et ne laisser aucun sillage qui pourrait mener à lui.

Les autres personnes présentes, elles, se réfugient dans une absence qui confine à l’inexistence volontaire : Rêve du Néant se fait monolithe, sombrant dans la minéralité inconsciente ; Haut Neur, dont les ailes de cygne sont traitées d’ailes de poulet par son camarade Rincevent, présentement coupé en deux, hésite à se faire platane, puis, ironique, décide que c’est le moment ou jamais de faire poulet.

Quand il revient à lui, son visage est certes barbouillé du sang et des chairs de son ami, mais les poulets picorent les asticots, c’est bien connu.

Avec douceur, les guérisseurs présents l’écartent du demi-cadavre mutilé, et rendent à l’imprudent son intégrité. La mort lui a évité de voir l’autre moitié de son corps corrompue, détruite, par les forces venues le dévorer.

Quant aux serpents, ils acceptent de prendre en pitié la famille de Sang Froid, mais ne peuvent le faire seuls ; ils ont besoin de l’aide de trois Chimères des Brumes, arrivées bien avant eux dans le terroir, et qui serviront de piliers pour les ancrer pendant qu’ils déploieront leurs anneaux pour manipuler le Temps.

Pendant leur exposé, Bleu Nuit sifflote entre ses dents, un son curieusement oscillant, comme s’il se mettait en phase avec eux, tentant de déterminer s’ils lui mentent ou pas.
Mais même s’il se pense manipulé, il ne voit pas d’autre solution.

Une nouvelle fois, Ruisseau Turquoise propose de quitter les lieux. Mais Rigueur Abrupte demande des précisions sur ces Chimères des Brumes, que Bleu Nuit fournit volontiers, et le militant arrive à la conclusion qu’il s’agit probablement d’une minorité opprimée qu’il sera ravi de rencontrer et d’assister dans la mesure de ses moyens.

Ruisseau Turquoise ayant elle-même échappé à une tyrannie, ne se sent-elle pas de points communs avec ces Chimères ? Elle considère son client – et amant – avec un mélange d’incrédulité et de compassion, hésitant à le dessiller. Puis elle renonce, car cet idiot a probablement raison : elle change, à son contact. Mais peut-être cette empathie est-elle le prix de son séjour en surface, loin des terres glacées de sa sombre maîtresse ; ou, au contraire, est-ce une vengeance raffinée, l’amener à mourir pour autrui alors qu’elle a enfin atteint un paradis ?

Bleu Nuit lui sourit :

– La seule certitude, c’est…

– …l’incertitude, je sais. Et le bonheur déjà vécu, même si c’est la mauvaise habitude que j’aie le plus vite prise.

Reste donc à trouver comment accueillir les trois Chimères des Brumes, de préférence discrètement, car elles posent de tels problèmes de voisinage que faire partie de leurs fréquentations n’est pas conseillé. Certains pensent qu’elles sont des renégates ayant désobéi à leur créateur, le Dieu du Rêve ; et au moins une société secrète se consacre à les éradiquer, les considérant comme des démons.

Bleu Nuit, lui, considère que la violence appelle la violence, l’agression la vengeance, et qu’il n’a jamais eu de problème avec elles. Enfin, pas de problème grave. D’accord, pas de problème insurmontable. Et certes, sa préférence pour la liberté l’amène peut-être à leur trouver des excuses.

_____________________________________

Illustration de Steve Delamare sur deviant art

Alma – L’espérance récompensée

Sang Froid et son frère sont réunis, et étudient les écrins laissés par Çamdar.

Bleu Nuit pense qu’il faut assembler la famille avant d’espérer s’en servir, sous peine d’un gaspillage que le Seigneur de l’Illusion n’empêchera pas ; si les mortels tiennent à galvauder ses dons, ainsi soient-ils : pathétiques.

Sang Froid est bien placé pour savoir que Çamdar peut tirer n’importe quel mortel de sa médiocrité ; il pourrait donc restaurer ses parents demeurés mutilés après leur sacrifice.

Avec un soupir, il accepte donc de les rencontrer, et même sa sœur, puisqu’elle est indispensable.

Il pense disposer d’un délai pour se préparer à ces pénibles retrouvailles, mais son frère lui signale que leurs parents sont déjà en ville : sa mère était si heureuse qu’il ait demandé à le voir qu’elle a fait le déplacement, certaine que tout s’arrangerait. Quand on s’appelait Fière Espérance, est-ce vraiment surprenant ?

Les petits exorcistes peuvent donc découvrir les parents de Sang Froid, qui arrivent assistés par des serviteurs, ce que leur fils avait toujours vu comme un luxe, mais qui est en fait une nécessité pour deux invalides, dont la seule capacité brillante reste d’être insatisfaisants, déplacés et pitoyables. Insupportable, considère leur fils ; pittoresques, jugent ses camarades, habitués à tolérer leurs condisciples souvent perturbés. Mais ils compatissent néanmoins.

Quand à Belle Envolée, sa brillante sœur, elle apparaît au sein d’un pentacle, venue de la capitale. Elle entreprend d’emblée de démontrer sa supériorité sur Bleu Nuit, ce provincial surestimé. Le maître, avec une politesse glacée, s’incline et :

– Veuillez me pardonner, mademoiselle, mes invités usuels étant polis, je n’ai pas prévu de caisse à chat. Je vous serais fort reconnaissant, si vous comptiez semer votre merde, de la conserver plutôt dans votre culotte.

Sang Froid tente de camoufler sa joie, et de modérer son maître, conscient qu’en matière de diplomatie, Bleu Nuit paraît pouvoir faire pire que lui. Mais l’exorciste le rassure : chacun doit trouver la place qui lui convient, avant de pouvoir coopérer harmonieusement.

Belle Envolée prétend ne pas s’étonner du manque de courtoisie du chef des bouseux, et entreprend de mobiliser sa puissance, sa colère, ses expériences de vie négatives, pour l’écraser.

Avec une sublime nonchalance, Bleu Nuit rassemble ce qui paraît un échantillon minime de ses propres ressources, puisant non seulement dans son passé bien plus sombre que celui de sa jeune et naïve rivale, mais dans les vies les plus torturées des habitants du terroir dont il est responsable. Il assume leur souffrance au quotidien, et ne semble pas devoir vaciller de les sommer ainsi en une arme de dévastation psychique.

Ses disciples se protègent, conscients que les ténèbres que peut rassembler leur maître sont bien trop terribles pour eux.

Belle Envolée, avec sagesse, préfère s’incliner, et prend mentalement note que la réputation négative de Bleu Nuit est peut-être erronée. Un mystère à résoudre.

Elle se révèle une jeune fille sensible, heureuse que ses parents puissent être soignés, et prête à prendre les risques éventuels sur elle, si ce n’est que ses frères y sont tout aussi décidés.

Heureusement, il semble qu’il n’y ait en réalité pas de piège, et le couple, utilisant leurs uniquement leurs propres écrins, retrouve ses moyens, et la famille peut se réunir, pour la première fois depuis dix-huit ans.

Reste donc une question : pourquoi Çamdar a-t-il offert six écrins, et six pendentifs, à une famille composée de six membres ?

Puisque Sang Froid semble décidé à regarder le passé en face : parce que sa sœur et lui n’étaient pas des jumeaux, mais des triplés. Et, lors du sacrifice, leur triplé fut tué.

Unis et enthousiastes, ils décident donc de tout faire pour ressusciter l’enfant perdu.

Sauf qu’un des petits exorcistes, chargé de la réception, annonce un visiteur qui paraît perplexe, l’air de ne pas vraiment savoir pourquoi il devrait être là. C’est un ami de Bleu Nuit, Rigueur Abrupte, connu pour ses activités en faveur des plus démunis.

Lui succèdent Linéaire, le grand prêtre du temple des Nuits Cendrées, responsable de la sécurité religieuse dans la cité, qui soutient un très vieil homme, Printemps Fugace, qui paraît sur le point d’être dissipé par la plus légère brise, tant il est âgé et fragile.

En le voyant, les parents de Sang Froid hésitent, comme s’ils peinaient à l’identifier, puis exécutent la plus respectueuse des révérences de cour : ils ont reconnu le souverain qui se sacrifia avec eux pour éviter un coup d’état, et abdiqua une fois affaibli.

Ils sont heureux qu’il ait survécu, désolés qu’il soit si faible, et leurs retrouvailles sont touchantes, pour ceux qui le connaissaient comme pour les autres, car le vieil homme, avec une courtoisie exquise, a amené des présents pour ses hôtes, choisis avec justesse.

Entre alors une femme énergique, portant sur ses épaules une pyramide de petits exorcistes bien incapables d’une telle prouesse acrobatique sans son aide ; celui du sommet se laisse choir au sol, et, rendu élastique par sa porteuse, lui permet de dribbler et de faire un panier en le déposant dans une fenêtre à l’étage.

Roseau Bleu, professeur d’éducation physique à l’école, admire sa détente.

Elle se présente comme Vénielle, et décline aimablement la révérence qui devrait l’accueillir elle aussi, puisqu’elle est l’autre moitié du souverain. S’il ne résultait pas de la fusion de deux mortels, et de l’ajout de puissance divine par Mens et Alma, les dieux présents dans leur pays, comment pourrait-il espérer être efficace dans un pays aussi complexe et désordonné, hébergeant des citoyens plus puissants que lui ?

Elle paraît protectrice à l’égard de Printemps Fugace, tout en étant beaucoup moins diplomate et surtout beaucoup moins usée, car il l’a protégée de son mieux durant le sacrifice, ce qu’elle ne lui avait pas demandé, mais s’il avait besoin de cela pour faire son devoir… elle ne se plaint pas de sa vie actuelle.

Printemps Fugace se tourne alors vers Rigueur Abrupte, et lui tend avec respect une écharpe blanche, délicatement brodée de fleurs immaculées : une demande d’audience destinée à avouer un tort.

 Car le coup d’état n’a pas pu être contré par les seuls sacrifiés volontaires ; le rituel destiné à affecter Florissant Émoi, le futur maître de l’empire, demandait aussi d’impliquer certains innocents, inconscients d’être utilisés, sans lien détectable avec l’administration.

En particulier Rigueur Abrupte, alors appelé Promesse de l’Aube, qui avait réussi à modifier le système social de sa cité afin que l’égalité et la qualité de vie y deviennent possibles, un exploit dans une civilisation où l’inégalité et le mésusage des faibles amusent les dieux, car ils sont bien plus pittoresques que le bonheur généralisé.

Avec un mélange de dignité et de chagrin, le militant apprend que Linéaire, un ami cher, l’a identifié comme utile et proposé à l’administration impériale, puis a continué à l’aider dans son amélioration de la cité, car la dévastation de son œuvre et la mort des siens seraient utilisées pour dessiller les partisans de Florissant Émoi, et lui faire perdre tout soutien, sa dangerosité réelle étant enfin révélée.

Rigueur Abrupte est capable d’accepter que c’était la moins mauvaise des solutions, et de pardonner à Printemps Fugace qui, cet aveu fait, paraît vaciller.

Mais ni Vénielle, ni Sable Argent, un petit exorciste charmé par le vieux monsieur et les présents qu’il lui a faits, ne comptent le perdre. L’enfant, jardinier, réalise qu’il peut conférer au vieil homme une seconde existence, qui pourrait bien être la sienne ; mais il se ressent soudain comme étant lui-même une plante, qui meurt l’hiver venu, et renaît à la belle saison, ayant légèrement changé, s’étant bonifiée peut-être.

Printemps Fugace reçoit avec bonheur ce présent, devenant Clairs Horizons, prêt à voyager et découvrir tous les jardins de l’empire.

Quant à l’enfant, il devrait être mort, tué par ce don inconsidéré… mais il lui semble qu’un lointain bienfaiteur, compatissant, lui accorde un surcroît de vie, en réponse à sa générosité, et aussi parce qu’il dispose de suffisamment d’imbéciles dont il préférerait se passer au moindre prétexte.

D’après les parents de Sang Froid, il s’agirait du Maître des Marées, le premier ministre de l’Empereur d’Écume. Quant à savoir pourquoi il prendrait en pitié l’enfant… parce que le petit Sable Argent est né dans la province où réside toujours l’impératrice, la Reine Fleurie, dont les jardins honorent et apaisent l’empereur en exil sur les flots ?

Ayant servi lui-même pendant un millénaire un maître malheureux, il est bien placé pour être sensible à la fidélité et au dévouement.

D’un autre côté, l’enfant ne connaît pas son papa…