Alma – À vos terreurs, à vos terriers

Résumé de la partie du mardi 24 mars 2020

Blanc Sillon, habitué aux pertes de contrôle chez les Chimères des Brumes déséquilibrées, évite que Masque Souriant ne poursuive son assaut en la serrant contre lui, telle une enfant en crise. Le grand oiseau blanc paraît un nid douillet pour une petite tremblante de rage, meurtrie, et égarée ; une petite qui fait de son mieux pour le tuer et se libérer.

Et faute de disposer elle-même de la puissance nécessaire, elle appelle à son secours plus de ténèbres encore, menaçant d’engloutir toutes les personnes présentes, puis la cité.

Autour des ailes immaculées de Blanc Sillon, une ombre noire apparaît, qui le rend plus grand encore. Alors que certains paniquent, y voyant une manifestation des profondeurs hostiles, d’autres réalisent que cette ombre, pour visuellement inquiétante qu’elle soit, paraît augmenter leurs chances de survie, et ils entreprennent de mieux la comprendre, espérant coopérer avec elle pour le salut de tous.

Estompant son étrangeté première, l’ombre se fond dans la douceur plumeuse de l’oiseau, se liant à lui, même si l’on sent un soupçon de répugnance de part et d’autre, car leurs caractères sont très différents ; Blanc Sillon est honnête, délicat, fiable, sincère, respectueux, prévisible et l’ombre… pas vraiment. Ce sont des ténèbres douces et caressantes, une voix de velours dans des traits de satins, une soie noire et fluide, un tissu dansant dans un vent tiède. C’est le réconfort, mais aussi les entraves. C’est l’indifférence, l’éclat de rire, et pourtant la bienveillance. C’est le médiateur obscur, aux motivations incompréhensibles et aux méthodes incontrôlables. C’est l’instant où la maîtrise laisse place à la perte de contrôle, où le monde jugé connu se dérobe dans l’impensable.

Il paraît calmer Masque Souriant, comme un pair réconfortant, un rassurant parrain, et la jeune fille réalise qu’elle vient de se mettre en danger. Elle ferait tout pour chasser la nuit remontante, mais sa panique est plus une prise pour les ténèbres qu’un remède.

Profitant de ce changement d’attitude, Ruisseau Turquoise mobilise sa dureté, sa pesanteur, et le poids du ciel entier sur ses épaules, pour écraser la remontée des ténèbres. Elle se briserait peut-être, mais Beauté Glacée l’assiste, sa propre souplesse chaleureuse redistribuant une partie de la pression endurée, afin que Ruisseau Turquoise sorte intacte de l’épreuve, car il se réserve le droit de la tuer ; c’est sa mère, tout de même. L’ombre fluide les lie et les stabilise, mais elle est également un risque, car sa curiosité pourrait l’emporter sur sa bienveillance ; ils sentent en elle un amour de la destruction, la tentation, excitante, de voir l’étoile de glace noire s’insérer parmi les jardins chéris de Trois Ponts et les dévaster.

Les PJ font de leur mieux pour faire pencher la balance en faveur d’un sauvetage, même morne, plutôt que d’un divertissement destructeur. Ils réussissent surtout à prétendre que contrarier la glace noire, ce tyran trop habitué à pouvoir nuire sans rival, est tout de même plus amusant que d’être un témoin passif de son invasion de la surface.

L’ombre choisit de jouer le jeu, avec une tendresse amusée, comme si elle les connaissait tous très bien, ainsi que leurs préférences morales et leurs arguments.

Alors le ciel paraît s’obscurcir, comme une montagne descend vers l’école ; de roc noir, âpre, un ubac que la lumière n’effleurerait jamais, un sceau titanesque capable de sceller l’épanchement malvenu. Mais la médiation de Ruisseau Turquoise demeure indispensable, car elle seule connaît la sombre maîtresse qu’elle a trahie. Sans ce savoir, même cette montagne divine, Morthand, le Roc sans Faille, ne serait pas complètement efficace, car il ne contrerait que ce qu’il pense voir : les Alkaun, ses frères devenus des adversaires résolus à détruire Alma, la Déesse Terre, et le monde avec elle si c’est indispensable pour la tuer.

Au grand soulagement des mortels présents sous l’immensité du roc, l’effet de Morthand est sélectif : écrasant pour ses adversaires, il est bienveillant et protecteur pour les innocents, qui disparaissent dans la montagne sans pourtant être broyés. Pour eux, le roc chatoie, poudré de mica, puis c’est l’impression qu’il n’y a plus de paroi, mais seulement la lumière jouant sur un fjord aux eaux très bleues. C’est la conscience réconfortante que des puissances attentives et secourables veillent sur eux.

L’ombre fluide, devenue superflue, s’éclipse, peu désireuse apparemment d’interagir avec Morthand. Avant de disparaître, elle apaise Masque Souriant, et lui offre l’oubli. L’on entend sa voix d’ombre caressante :

– Dormez, mes aimées, dormez, retournez à vos terreurs et vos terriers, vos prisons solitaires et vos luttes solidaires, vos tyrannies masquées de sourires mensongers, pour quelques brèves années encore. Dormez le temps d’oublier, puis reprenez votre lutte pour atteindre la lumière, vous qui n’oubliez qu’en apparence.

Elle paraît tendre et compatissante, mais également profondément amusée par les potentiels de catastrophes que représente cette psyché particulière, ce millier d’âmes blessées, froissées et repliées sous un unique visage toujours ravissant.

La lapine semble soudain une poupée pathétique, bourrée des fantômes légers des enfants heureuses qu’elle aurait pu être, déchirées les unes après les autres, froissées et jetées dans la poubelle qu’elle était devenue. Chaque jour une page froissée, faite de toiles d’araignées, une œuvre avortée ne menant à rien d’autre qu’à tenter de créer la page suivante.

Les PJ se demandent quelle est l’identité du sombre visiteur, et comment il est venu ; le Double Serpent leur signale qu’il l’a fait venir. Puisque maître Bleu Nuit est devin, et qu’il était certain que Masque Souriant finirait par aller mieux, il s’est projeté dans l’avenir en quête d’un futur ami de la jeune fille, un proche capable de la rassurer.

Seul souci : il n’avait pas suffisamment d’énergie pour y parvenir, encore moins pour ramener quelqu’un. Comment qu’il s’y soit pris, leur visiteur du futur a fourni les ressources utiles. Peut-être que tout est plus simple, alors ; peut-être sont-ils tous plus puissants.

Et drôlement bizarres, aussi.

Le petit Rincevent, toujours sociable, invite Morthand à prendre le thé. L’Angwadyr assume une forme humanoïde, même s’il demeure vêtu de roc, et crée un curieux paradoxe, sa taille apparente ne dépassant pas deux mètres, mais la montagne paraissant toujours s’élever jusqu’au ciel, si l’on tente la toiser. Du fjord, il ne reste que le bleu de ses yeux, scintillant d’écume. Ayant vérifié que cela ne déçoit pas son petit hôte, il s’assied en leur compagnie.

Les Chimères des Brumes hésitent d’abord à rejoindre la tablée, d’autant que Feuilles Bruissantes s’engueule avec le Double Serpent Temporel, lui reprochant de n’avoir pas identifié Masque Souriant comme l’une des leurs. Une réplique venimeuse des serpents amène l’adolescent à se taire, peu désireux d’étaler leurs mésententes en public. Champs Dorés, lui, paraît toujours méditer ce qu’il a pu comprendre de l’ombre fluide, mais c’est de plus en plus délicat : les témoins en viennent à douter que le visiteur soit réellement une personne ; il peut avoir été une simple résultante de leurs efforts à tous, une malléabilité du réel créée par leurs espoirs. Une simple touche de douceur, de compassion, dans un monde brutal.

Une fois remise de ses émotions, Masque Souriant peut expliquer son acte : Champs Dorés, distant et énigmatique, dominant et élégant, lui a rappelé le bourreau qui a disposé d’elle pendant des années, et qu’elle ne peut laisser impuni. Douce Illusion, compatissante et vengeresse, l’a assistée dans sa quête légitime. Faut-il croire que des Chimères des Brumes, rendues folles par le poison des profondeurs, ont nui à l’une de leurs semblables, ou que Masque Souriant a été abusée, son entendement obscurci faisant d’elle un instrument de destruction ? Sans une enquête sur les lieux de son calvaire, il est impossible d’en juger, et la jeune fille est incapable d’envisager de s’y rendre, ni même de s’en souvenir. La présence bienveillante de Morthand n’y change rien ; s’il n’était si puissant, et elle si faible, elle tenterait bien de lui arracher les yeux et le cœur, à cette prétendue bonté qui l’a pourtant laissée souffrir pendant d’interminables années, des jours vacillants arrachés au désespoir, des perles d’encre égrenées en un interminable collier qui paraissait l’étrangler peu à peu.

Une fois le calme revenu, Quarantaine déclare sa flamme à Champs Dorés. Malgré une vive opposition de Feuilles Bruissantes, qui considère que les unions entre Chimères des Brumes et Manesh causent toujours des désastres, le jeune homme accepte… à condition que l’exorciste évolue pour devenir plus compatible. Quarantaine, heureux qu’un amour puisse être possible, même dans un futur indéterminé, est ravi et motivé.

Les personnes présentes entreprennent alors de raviver le souvenir du triplé disparu. Le seul témoin sera Bleu Nuit, puisqu’il est habitué à percevoir une âme parmi beaucoup d’autres, et qu’il fut le seul témoin du manteau de plumes noires tournoyant au-dessus de la cité.

Elles installent les Chimères sur l’arbre, Blanc Sillon tel des flocons sur la ramure, Champs Dorés en soleil bas sur l’horizon, Feuilles Bruissantes comme lien avec les Manesh. Et Bleu Matin, sur le front duquel se noue le Double Serpent, sur une balançoire dont les cordes sont tissées par tous ceux pour qui le sentiment amoureux compte.

Les deux serpents croissent en taille, installent leurs anneaux sur les branches, forment une porte par laquelle Bleu Nuit perçoit à nouveau l’écrasement de la révolution, l’anéantissement de la qualité de vie offerte aux humbles, l’œuvre de Rigueur Abrupte quand il était encore Promesse de l’Aube, diffusant des bienfaits autour de lui.

Et dans le tourbillon des âmes arrachées aux ventres de leur mère, il identifie le petit Soupir Enfui. Mais le choc est tel que l’arbre vole en éclats et en cendre, qui tombent vers le sol. Seuls rescapés : une plume immaculée, une petite carte de remerciements signée Blanc Sillon, et Bleu Matin, qu’il a aimablement posée au sol plutôt que de la laisser s’y écraser.

Les Chimères des Brumes se sont éclipsées, leur refuge ne les protégeant plus. Tous les Manesh qui avaient évolué pour les accueillir ont retrouvé leur état normal… ou son apparence.

Muni du précieux souvenir, le maître exorciste entreprend de trouver l’enfant, mais l’aile de nuit mouvante le plonge dans des ténèbres qui lui cachent le reste du monde ; il pleure des larmes noires, ses yeux ne sont plus que blancheur et vide, et il ne peut détourner la tête, comme si deux mains l’avaient saisie. Ses cheveux flottent, déployés par le vent et mêlés de plumes invisibles.

La terreur infantile de Sang Froid est ravivée à cette vue, mais sa résolution d’adulte et l’aide de sa famille lui permettent de trouver du calme. C’est d’autant plus utile que Belle Envolée éprouve une intense montée d’agressivité en frôlant celui qui l’a privée de ses deux compagnons, la laissant seule. Modestes Appétits et Franc Parler luttent pour lui éviter une attaque vaine et létale.

Bleu Nuit lutte pour s’arracher à la tourmente tourbillonnante, à la caresse bruissante des milliers d’ailes sombres, et revenir à lui. Il annonce que l’enfant se trouverait… dans le Rift, ce lieu bâti par Florissant Émoi depuis son exil de l’empire.
Impossible de dire s’il est vivant, ou s’il a été assimilé par le politicien.

En tous les cas, l’instinct de survie des PJ leur déconseille une visite dans le Rift.
Mais alors, comment en savoir plus ?

Alma – Foudre blanche dans la nuit noire

Résumé de la partie du mardi 10.03.2020

Les Chimères des Brumes étant satisfaites des paiements proposés, il est temps qu’elles aident les deux serpents à permettre à un témoin bien choisi de consulter le passé, et d’y identifier le triplé dont nul n’a conservé un souvenir précis, car dix-huit ans, c’est long. Et si l’on tente de le recréer sur la base d’un concept flou, le résultat risque d’être au minimum décevant, au pire dangereux, car il y a bien trop d’être inamicaux susceptibles de se glisser dans une imprécision. (Oui, les PJ vivent au paradis… c’est bien cet endroit pris d’assaut par ceux qui l’envient ou la haïssent ?)

Rincevent, heureux qu’un accord ait pu être trouvé, saute au cou de Blanc Sillon, la grande Chimère pourvue d’ailes immaculées. Aube Attentive (ex-Nébuleux Papillon) remercie poliment, avec sa grâce coutumière et une affabilité nouvelle. Rêve du Néant préfère garder ses distances et demeurer attentif, d’autant que les démonstrations de sentiments publiques ne sont pas son style. Et puis, il réfléchit encore à ce qu’il pourrait faire de l’énergie qui bouillonne en lui.

Il perçoit donc le premier la manière dont cette force évolue, passant de prometteuse, épanouissante, à menaçante, oppressante. Le problème ne concerne pas que lui : à y bien regarder, tout s’assombrit dans l’enceinte rituelle, et la lueur dorée qui poudroie autour des cheveux de Champs Dorés semble à présent les derniers rais d’un soleil mourant, luttant pour soustraire le monde aux ténèbres.

Le grand oiseau blanc, qui évoquait une neige protectrice, paraît se griser de cendre, évoquant des messages brûlant avant d’être lus, et des mots de paix allumant des incendies où brûleront chairs, cœurs, et espérances déçues.

Et sur l’arbre immense créé pour accueillir et protéger les Chimères des Brumes, les feuilles jadis refuge et doux murmures tombent en une masse visqueuse, une noirceur de laquelle s’élèvent des cadavres de lapins blancs qui s’étirent, à la façon de peaux fraîchement écorchées, pour créer des jeunes filles torturées. Chaque témoin perçoit dans ses entrailles la dévastation subie par une possession brutale, et crache du sang, ses organes internes défoncés.

Et à propos de lapins blancs, Masque Souriant, une disciple de Bleu Nuit remarquable pour ses deux longues oreilles blanches et sa charmante petite queue en pompon, et qui fut sagement exclue du rituel pour cause de stress post-traumatique, déchire l’enceinte de confinement et charge en direction des trois Chimères.

Elle est suivie par Douce Illusion, une autre disciple du maître, dont les habits, délicats et féminins, sont plus colorés que d’ordinaire ; à y bien regarder, ils sont imbibés de sang, et la fillette est mourante.

Cela n’étonne pas Ruisseau Turquoise, qui signale que lorsqu’un Manesh est trop faible pour éliminer une Chimère des Brumes, il est amené à sacrifier sa vie et la convertir en moyen. Elle-même faisait partie des troupes régulières ; bienvenue parmi les recrutés de force.

Feuilles Bruissantes se déplace de manière à intercepter l’assaillante, et il change, ses traits se déformant, des cornes d’écorce et des crocs poussant, l’adolescent maussade laissant place au tueur résolu. Au passage, il lance aux deux serpents :

– C’était une embuscade, imbéciles ! Si nous survivons, je m’occuperai de vous.

Les serpents sont au-dessus de telles insultes ; ils ralentissent le temps, figeant presque les corps, mais non les pensées, afin qu’une solution moins meurtrière puisse être trouvée.

Et que quelques bonnes questions puissent être posées.

Comment Masque Souriant et Douce Illusion ont-elles pu percer le confinement de Quarantaine ?

Le disciple aîné lutte pour le maintenir, et tente même de le déformer pour isoler les Chimères des Brumes de leur assaillante, mais, sur son visage, de fines lignes apparaissent, sa chair découpée par une lame invisible, et il en sourd un sang noir. Il paraît une somme de fragments précaires, posés sur une gelée qui ne subsiste que par un colossal effort de volonté.

Et l’aide de Rêve du Néant, puis du Maître des Marées, qui continue à puiser dans les vies des courtisans les moins utiles à l’Empereur d’Écume, ces ambitieux qui ne rejoignent sa cour que par intérêt personnel.

Mais ce n’est qu’un sursis.

Jusqu’à réaliser que Quarantaine n’est découpé que parce qu’il est la source de l’enceinte ; elle ne pouvait être fendue sans l’altérer. Et qui peut trancher dans la réalité comme dans une soie fluide et vulnérable ? Aube Attentive, ex-Nébuleux Papillon.

La fillette ne peut supporter d’avoir été aiguisée et maniée malgré elle, et a utilisé sur elle-même son pouvoir de fascination : elle croit jouer à la marelle, et le temps ralenti l’a figée au milieu d’un sautillement et d’un chant grêle, dont l’insouciance feinte était pénible.

Deux camps se forment : ceux qui considèrent qu’exécuter immédiatement Masque Souriant règle le problème, car les ténèbres remontent à travers elle. Ruisseau Turquoise et son collègue, ainsi que Feuilles Bruissantes, sont déterminés à agir au plus vite, car l’effet empire.

Mais Bleu Nuit plaide la cause de son élève : elle n’est pas née mauvaise, elle a vécu un enfer, il fait son possible pour qu’elle se remette et puisse vivre le meilleur. Comme bien d’autres de ses disciples. Même si c’est plus risqué, il préfère trouver un moyen de la calmer.

Oh, parfait. Calmer une sociopathe en pleine charge meurtrière.

Désactiver une arme que seul un dieu avait pu émousser.

Sauver Douce Illusion que son goût de la vengeance vient de condamner.

Et au passage Quarantaine, dont les fragments vacillent, prêts à se dissocier irrémédiablement.

Le maître exorciste rappelle qu’il croit avoir compris que choisir des solutions meurtrières, en présence des ténèbres, ne fait que les renforcer. L’espoir et l’amour, bien que plus risqués et certainement plus pénibles à appliquer, ne sont-ils pas plus sensés ?

Champs Dorés modère alors Feuilles Bruissantes, qui demeure prêt à tuer.

Blanc Sillon est habitué aux pertes de contrôle chez les Chimères des Brumes déséquilibrées ; il s’interpose, et serre Masque Souriant contre lui comme une enfant en crise. Le grand oiseau blanc paraît un nid douillet pour une petite tremblante de rage, meurtrie, et égarée ; une petite qui fait de son mieux pour le tuer et se libérer.

Douce Illusion est prise en charge par Velours, un disciple aîné de Bleu Nuit, qui se reproche d’avoir cultivé son goût de la vengeance est lui offrant un carnet dans lequel noter tous les torts subis, afin de pouvoir les venger. Il continue à considérer que le pardon est un laxisme inacceptable, mais la fillette n’a pas à mourir pour une cause peut-être infondée.

Reste Aube Attentive, ex-Nébuleux Papillon. Tant qu’elle demeure hors de la scène, fascinée par l’illusion qu’elle produit, son effet ne peut être interrompu. Sang Froid, courageusement, rappelle qu’elle est éprise de lui. En jouant de ce lien, en l’appelant son aimée, la chair de sa chair, il devrait pouvoir lui appliquer son propre Signe du Rêve, qui lui permet de voir à travers son propre corps. Et donc, ses fascinantes ailes seront imperceptibles, incapables de l’isoler.

Alors certes, ce serait aller contre sa volonté, mais il est un peu voleur, il peut bien lui chiper sa liberté de refuser.

Belle Envolée signale à son frère que c’est une arme activée ; il soupire : il adorerait pouvoir demeurer inutile, mais décidément, pas moyen de récupérer son triplé sans agir. Donc…

Une fois de plus, le Maître des Marées les assiste, avant que Rincevent ne prenne des risques, et il dévie le tranchant de la fillette sur des cibles de son choix. Mais oui, promis, des cibles qui sauront apprécier. L’espace d’un instant, les plus curieux des témoins perçoivent la mer, et, sur ses flots, d’immenses serpents aux crêtes d’écume, aux corps d’or et de turquoise, qui paraissent divertis par ces attaques invisibles. Ah, ces serviteurs du dieu de la guerre, un rien les amuse.

Aube Attentive reprend conscience de son environnement, ravie de l’amour manifesté par Sang Froid, et horrifiée par son effet même involontaire. Elle ne sait pas comment elle a été activée, et ignore comme cesser de nuire, mais si sa détermination joue un rôle, elle souhaite de tout cœur redevenir bénigne.

Cela lui permet d’accepter l’aide d’Instinct Féline, qui tient à démontrer la différence entre cette pauvre Masque Souriant, une enfant normale déstabilisée par des mauvais traitements, et dont le passé traumatisant biaise encore un peu la perception du présent, et elle-même, qui s’assume comme psychopathe, et sait agir avec détachement. Ou exceller à camoufler sa frousse.

Ayant grandi dans une secte vénérant Çamdar, elle est bien placée pour demander un service au dieu, étant entendu que toutes les conséquences déplaisantes seront à la charge des trois autres intervenants : Aube Attentive, Sang Froid, et Belle Envolée qui ne veut pas être en reste.

Et elle ne voudrait pas que le travail consenti par un dieu si compétent soit saboté par des mortels.

Çamdar permet une réitération du processus déjà utilisé, et Aube Attentive est à nouveau émoussée, mais cette fois, c’est Sang Froid qui joue le rôle de l’amant céleste, encouragé dans sa prestation par sa sœur, qui jouit, à la capitale, des services des courtisans spécialisés dans la satisfaction sexuelle des exorcistes. Elle sait reconnaître de la belle ouvrage.

Voilà donc au moins Quarantaine, Nébuleux Papillon, et Douce Illusion de sauvés.

Et Masque Souriant ?

Masque Souriant, privée de ses alliés et de ses moyens, appelle à son secours plus de ténèbres encore, et la cité pourrait bien, malgré tous les efforts déjà consentis, être envahie par la glace noire, et remplacée par une étoile aux arêtes meurtrières, fichée au cœur de la Noce Divine comme un avant-goût de l’enfer.

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Illustration de TAKAYAMA Shinobu

Alma – Une forêt sous les fenêtres

Illustration d’Irina Karkabi

Quand on joue à Alma, on a l’habitude des questions saugrenues.
Ce jour-là, la partie débute ainsi :
– Lequel d’entre vous a le plus grand lit ?

La question s’adresse bien entendu aux personnages, et demande une certaine réflexion, puisque tous les joueurs interprètent un petit exorciste, disciple du célèbre maître Bleu Nuit, lequel permet à chaque élève de disposer d’un mobilier personnalisé, y inclus un lit en forme d’arbre, ou de dalle de granit, ou l’étang pour la grenouille domestique, ou la collection de coffres blindés vides pour une fortune restant à acquérir.

Bleu Nuit leur offre aussi la liberté de devenir eux-mêmes, autant que possible dans le cadre d’une profession qui tient à la fois du psychologue de terrain, de l’urgentiste et de l’art. Autant dire que l’école est riche en enfants légèrement… déjantés.

Réponse : Montagne Naine :
– Je pense que c’est moi… comme je me déforme en dormant, je crois que mes voisins se sont lassés d’avoir mon oreille sur le visage, ou mon pied enroulé autour de la taille.
– Bon ! Alors, ce matin-là, à ton réveil, tu sens quelque chose de tiède blotti contre toi.
– Euh… j’essaie de savoir ce que c’est ?
– Un adorable petit garçon, avec des yeux d’un jaune rosé très pâle, des cheveux clairs qui font penser à de la perle et de l’écume, un teint parfait, des ongles nacrés, et une carnation délicate… il te regarde d’un air un peu anxieux… et ton estomac gargouille.
– C’est normal, c’est le matin, j’ai faim.
– Ça tombe bien, tu as envie de manger ton compagnon de lit. Tu n’as jamais vu quelqu’un d’aussi appétissant.
– Même en vision par Intégration ?
– Sa force de vie est dorée, comme la tienne. Il n’y manque que les touches de couleurs variées que le Rêve laisse en toi. Et puisque tu l’étudies par Intégration, je te signale que ton appétit l’inquiète un peu. Déjà qu’il est plutôt effrayé à la base…

– Je l’ai déjà vu ?
– Jamais.

– Je lui demande ce qu’il fait dans mon lit.
– Il te regarde d’un air surpris et étonné, et te répond : « Ben… tu te souviens plus ? C’est ton tour de m’accueillir dans ton lit. Pourquoi tu fais semblant de pas me connaître ? »

– Je le connais ?
– Jamais vu…

– Mm… il a d’autres trucs bizarres ?
– À part de délicates oreilles pointues ?

Silence soudain à la table. Oreilles pointues ? Ce n’est donc pas un humain, mais un cargue. Et tous les cargues sont plus puissants que les humains. Significativement plus puissants. Alors Montagne Naine enchaîne, cachant son trouble :

– Je suis désolé, je suis encore mal réveillé. Je ne me rappelle même plus ton nom…
– Talindir.

Étant tous des Manesh, habitués à subir la présence envahissante des dieux et de leurs invités surnaturels, les petits PJ conservent leur calme apparent.
Talindir ??? Ce n’est pas du Manesh et, surtout, ce n’est pas un nom commun.
Or, à Inhisaya, leur beau pays, seuls les dieux et les capitales, sacrées, possèdent un nom propre. Donc soit l’enfant blotti dans le lit douillet est un dieu – et la journée va être délicate à gérer – soit c’est un cargue – et la journée va être délicate à gérer.

À ce moment, Calme Agité déboule dans le dortoir, son teint d’un rouge flamboyant et ses cheveux, des frondes de fougères, dressés sur sa tête. Elle est dans un état d’excitation indescriptible qu’elle diffuse bien entendu à tous ses camarades, heureusement habitués à conserver leur calme.

– Les gars, je ne sais pas ce qui m’arrive ! J’ai pris trois centimètres de taille, trente de cheveux, et j’ai ces deux trucs ronds qui m’ont poussé sur la poitrine…

Elle guigne, perplexe, par le col de sa robe, qu’elle maintient écarté.

Bien protégés par leurs boucliers psychiques, ses camarades s’approchent de celle qui, en l’espace d’une nuit, est, disons, devenue une belle plante plutôt qu’une pousse maigrelette ; et ils lui demandent si elle n’aurait pas observé quelque chose pouvant expliquer cette, disons, poussée de croissance quand même un peu étonnante.

Après une intense réflexion canalisée par le calme apporté par ses camarades, Calme Agité se souvient, en ayant quitté le pot dans lequel elle dort debout sur la galerie, avoir enjambé une fillette qui dormait enroulée autour de ses jambes. Y aurait-il un rapport ?

C’est à vérifier. Pendant que certains emmènent le petit Talindir à la cuisine, où il démontre un talent certain pour matérialiser des fruits de mer et autres thons gras qui lui évitent d’être lui-même le petit déjeuner, les autres partent en quête de la fillette.

Elle n’est plus dans le pot, mais elle est aisément trouvée par Intégration, dans la cour qu’elle a modifiée : un cercle d’arbres apparemment âgés de plusieurs siècles entoure une clairière dont l’herbe ondoyante s’orne d’une multitude de corolles qui s’épanouissent dans une lumière dorée.

Au centre, resplendissante sous sa longue chevelure d’un roux flamboyant, l’enfant danse en silence, avec la sensualité d’une femme adulte.

Il serait dommage de la déranger, vraiment. On pourrait plutôt improviser un cours de dessin. Après tout, maître Bleu Nuit enseigne également l’art de l’estampe, un peu de travail pratique ne fait jamais de mal. Et puis, les exorcistes, s’ils veulent rester puissants, sont supposés demeurer chastes. Rien de tel qu’un peu de sublimation des désirs pour y parvenir. Y’a qu’à voir la sublime collection d’estampes érotiques produites par leur maître, dont les plus âgés parlent avec ravissement.

Quand la fillette cesse ses envoûtantes évolutions, elle tourne vers eux ses yeux émeraude, et gambade à leur rencontre avec une joie insouciante et un sourire étincelant. De près, on voit bien ses oreilles pointues, et on n’est pas surpris qu’elle s’appelle Mahail. Cargue n°2, donc.

Alors arrive Instinct Féline, qui dort sous forme de chat sur les poutres de la tour de l’été. Elle n’est pas seule, mais accompagnée d’un troisième enfant aux oreilles pointues, bronzé, gracieux, avec d’extraordinaires longs cheveux noirs qui paraissent des flots dans lesquels nageraient, souplement, des bancs entiers de poissons vivement colorés. Des fleuves de teintes admirables, se mêlant et changeant.
Il paraît joyeux, enthousiaste, et son énergie est contagieuse, pour le moins.
Il dormait dans la tour également, ayant étiré et tressé ses cheveux pour former un hamac.

Lui, c’est Ilandu_Kerana / Inagé, mais vous l’appelez comme vous préférez, de toute manière, c’est lui. Et si vous l’appelez autrement, bah, ce sera lui quand même, donc faites-vous plaisir.

À propos, elle est jolie, votre magie, elle est si peu contrôlée ! Elle est si belle quand elle fait ce qu’elle veut, qu’elle s’éparpille dans tous les sens ! Il adore les débutants, c’est trop bien quand ils font de leur mieux, le résultat est tellement touchant.

À ce stade, parmi les innombrables questions qui hantent les PJ un peu hagards, il y a :
– Mais vous êtes combien ?
– Oh ! Il en manque deux.

Mahail tourne sur elle-même, pointe une direction, et Intégration relaie ses sentiments à l’égard de l’absent : affection, joie, et souvenir satisfait d’ébats que les petits exorcistes n’ont pas encore pratiqués en personne. Absent qui paraît bien accueilli dans… la salle de bains personnelle de Nuit Calme et Velours, deux adolescents adorables et très très chastes ?

Puis elle sourit, charmante :
– L’autre, c’est Lucien. Lui, il a peur de tout. Donc il s’est sûrement caché. Et comme il n’est pas Intégré…

…l’école se scinde en deux groupes et demi :
– ceux qui préparent le petit déjeuner,
– ceux qui fouillent les lieux pour essayer de trouver Lucien,
– et ceux qui restent assis en faisant fonctionner leur cerveau : sur la base de l’absence d’information dont ils disposent sur les nouveaux venus, ils peuvent sûrement deviner où Lucien s’est caché, et se diriger directement vers sa cachette.
Allons, ne médisons pas, ils interrogent Mahail et Ilandu pour tenter de mieux le connaître.

Pendant ce temps, ceux qui cherchent à l’ancienne, en quadrillant l’école :
– Au fait, c’est qui, Lucien ?
– Sais pas. Mais comme il n’est pas supposé être là, on peut pas le manquer, non ?

Et en effet, au fin fond d’un placard réservé au stockage des draps de réserve pour les invités, on finit par retrouver le petit visiteur, pas vraiment rassuré. Mais, quand il sort, c’est encore pire : une énorme chose bleue cache le ciel !
– Euh… ben… non. C’est le ciel.

À ces mots, l’enfant regarde autour de lui, et saute dans le canal le plus proche. Une fois immergé, il paraît un peu plus calme, quoique toujours méfiant, et un dialogue peut se nouer :
– Non, c’est pas le ciel. Le ciel, Dieu le couvre de nuages qui roulent et tourbillonnent, et qui signent sa présence et sa protection. S’il n’y a pas d’eau dans le ciel, c’est qu’on est en enfer. Il n’y a que nos pauvres âmes, et la Poussière, que nulle pluie venue des cieux ne pourra laver.

Après un début de migraine dû à quelques divergences théologiques, pour faire dans le doux euphémisme, les PJ et Lucien concluent qu’un bon croyant ne devrait pas négliger son corps, et que enfer ou pas, mourir de faim ne ferait pas plaisir à Dieu.

Quelle chance ! On va pouvoir enchaîner sur le petit déjeuner, et sur l’enquête : parce que la visite de cinq enfants complètement décalés doit bien avoir une explication… non ?

Alma : le premier rôle dans votre procès, ça vous dit ?

Nébuleux Papillon vient d’échapper à ses gardiens, au vieux cochon qui voulait la déflorer, et aux projets sournois de sa famille. Mais où aller pour leur échapper ?
Première étape : hors de la capitale impériale. Car la sublime cité est certes un conservatoire millénaire des beautés de l’empire, mais également le lieu de la concurrence la plus féroce, et des mœurs les plus dévoyées, que peuvent s’autoriser les plus puissants.

La jeune fille se mêle à la foule des touristes qui déambulent le long du canal impérial, et s’éloigne vers le sud, à travers les paysages enchanteurs, les hauts lieux culturels, les marchands de souvenirs, de boissons, et de mets qui sentent délicieusement bon, et vers lesquels elle tend la main, avant que son sens du danger lui rappelle la triste réalité : sa famille, peu désireuse de lui fournir les moyens de s’échapper, ne lui a pas confié d’argent.

Qu’à cela ne tienne ! N’est-elle pas une flûtiste merveilleuse, une danseuse accomplie, et une fascinante beauté ? Elle s’installe donc au bord du chemin, et rehausse sa prestation en déployant son pouvoir de fascination.

Les autres joueurs improvisent donc un couple de voleurs itinérants, qui financent leur périple touristique en faisant les poches des autres visiteurs. D’ordinaire, c’est une tâche risquée. Mais la foule, fascinée par un spectacle hors de vue pour eux, devient une proie facile.
Le plus prudent des deux abandonne quelques poches pleines, et se retire, abandonnant sur place son collègue… comme d’habitude depuis quinze ans. Qu’importe, il ne va jamais bien loin, et son ami sait, sent, que son cœur s’attendrit, qu’il tient à lui en fait, qu’il ne le trahit que pour mieux jouir de leur réconciliation.
Puisqu’on vous le dit…

Son amoureux collègue, lui, ne peut résister au plaisir de faire les poches à des magistrats fascinés par la jeune danseuse.
Puis, quand l’inquiétude le gagne à son tour, il choisit de cacher son butin sur place.
Et quand le charme se rompt, il se joint à la foule qui se découvre dépouillée et clame son indignation ; ah, le plaisir de jouer l’honnête homme… et de voir la jeune danseuse accusée.

Pas faux d’ailleurs, elle fut leur complice après tout.

Nébuleux Papillon, se sachant innocente, accepte d’être fouillée par la magistrate, qui découvre dans ses poches ses propres bijoux. Ah, le culot de la jeunesse !
Ou l’innocence imbécile ?
Comme la jeune fille, une nouvelle fois, menace de semer le désordre en appelant les dieux à son aide, elle est assommée et soustraite à la foule qui la dépècerait bien pour se consoler de sa perte.
Elle reprend conscience dans la suite que les magistrats occupent à l’hôtel.

Les autres PJ jouent d’abord les retrouvailles des deux voleurs, le paiement de la part due aux voleurs locaux, et leur discussion sous les arbres, le long du canal. Il est doux de trinquer à la santé de la jeune andouille qui leur a facilité la vie !

Puis ils endossent la robe des magistrats, et Nébuleux Papillon, pour la première fois de son existence douillette, se retrouve confrontée au ministère de la paix publique.
Autant dire que l’audience se passe mal : elle fait une brillante démonstration de sociopathie, alternant larmes de crocodile, affirmation de son désir de se repentir, mensonge à magistrat, incapacité à comprendre ce qui lui est expliqué, inadaptation sociale, accusations d’assassinat vis-à-vis de son oncle et sa tante…

Et pour conclure, elle propose aux magistrats de se pencher sur son dossier avant de la juger.

La magistrate y consent bien volontiers, et découvre les liens de la jeune fille et avec les récents désordres à la capitale, et avec une famille de très riches marchands ayant égaré une pucelle en cours d’acheminement vers son promis.
Elle est très heureuse de n’avoir pas bradé sa prisonnière à un petit groupe de touristes désargentés ; il y a une fortune à se faire en organisant sa torture et son exécution à la capitale impériale ! Ou, bien entendu, à être dédommagé par sa famille pour le manque à gagner.

Pendant ce temps, les autres joueurs improvisent les gérants de l’auberge, bien ennuyés, car le congrès de voleurs de la capitale est supposé s’y tenir. Reste à négocier le déménagement des magistrats dans un autre établissement tout aussi charmant, mais n’ayant que des invités que la présence de juges indispose moins. Non que les voleurs ne soient pas des indics, mais tant qu’à aller en vacances, ils aimeraient bien ne pas voir les mêmes têtes, merci.

Nébuleux Papillon bénéficie donc d’un changement de point de vue depuis sa fenêtre, et tente de passer le temps sans se faire mal voir en infligeant une évasion ratée à ses hôtes.

Quelques jours plus tard, elle est reçue par les magistrats, qui lui annoncent une nouvelle. Bonne ou mauvaise, c’est à elle de voir, en fonction de son désir de suicide : son oncle et sa tante, dont elle a tant médit, ont payé une fortune pour dédommager les habitants de la capitale lésés par les désordres causés par leur nièce, et organiser des fêtes restaurant la joie de vivre. Son exécution n’est donc plus utile.

Ils ont également apaisé son fiancé, qui ne désire plus la voir.

Et, bien entendu, en gens qui savent vivre, ils ont payé les magistrats pour la prise en charge élégante et aimable de leur descendance.

Elle est donc libre… d’aller se faire pendre ailleurs, précise le plus prudent des magistrats, qui aurait adoré des vacances un peu moins occupées, même si un peu d’argent ne fait jamais de mal.

Elle peut donc recevoir la visite de l’envoyé de sa famille, qui lui transmet trois propositions, qu’elle accepte toutes :

  • une émancipation précoce, ce qui dispense ses parents de disposer d’elle, de négocier ses unions,
  • compte tenu de son absence de sens du commerce, le versement unique d’un montant sur son compte et la renonciation à tout autre héritage,
  • une dissociation d’avec sa famille, afin qu’elle soit seule responsable de ses actes.

Elle se sent libre, enfin, toute légère, et se réjouit d’arpenter à son gré les routes de l’empire, vivant de son art.

Alma : Vous casserez bien une petite capitale ?

Nous avons le plaisir d’accueillir un nouveau personnage, Nébuleux Papillon, une jeune fille de grande beauté, jouant divinement de la flûte, et dansant aussi gracieusement qu’une nymphe…

…si l’on excepte le fait que la nymphe, elle, ne tire pas la tronche.

Car il faut bien avouer que Nébuleux Papillon, pour sublime qu’elle soit, gâche bien de ses effets en affichant son insatisfaction.

De son point de vue, il y a de quoi. Tiens, si cela ne tenait qu’à elle, elle ferait bien pire que de simplement déformer ses traits d’une moue perpétuelle.

Mais comment sourirait-elle ? A-t-elle jamais été heureuse depuis la disparition de ses parents, et son adoption par son oncle et sa tante ? Qui, bien entendu, ont repris le célèbre commerce de soieries familial. Si encore ils avaient périclité, elle aurait eu le plaisir de les voir réduits à la misère, mais ces ahuris se sont montrés compétents.

Par moments, elle se demande si ces cupides imbéciles n’auraient pas tué ses parents chéris.

En tous les cas, elle fait son possible pour leur compliquer la vie, les humiliant dès que possible en public.

Et son mécontentement a pour résultat qu’elle passe à côté de sa jeunesse, boudant les amitiés, sabotant les relations, et peinant à acquérir des aptitudes qu’il faudrait mettre au service de son oncle et sa tante.

Qu’à cela ne tienne : ceux-ci, désireux de conclure un contrat juteux à la capitale impériale, acceptent sans hésiter quand le pot-de-vin demandé est la virginité de leur fille adoptive.

Prudents, ils mettent en garde l’amateur, lui rappelant que les manières de Nébuleux Papillon, hélas, ne sont pas des meilleures, mais il éclate de rire, considérant que dompter les pouliches mal dégrossies ajoute du charme à la transaction.
Qui sait, peut-être l’épousera-t-il…

Après les efforts méritoires d’une armada d’habilleuses, coiffeuses, maquilleuses, faisant de leur mieux pour changer une mine revêche en minois ravissant, c’est en chaise à porteurs que Nébuleux Papillon parcourt la capitale, se rapprochant inexorablement de celui qu’elle a classé comme vieux dégueulasse, et parti inacceptable.

Elle s’évaderait bien, mais le moyen d’échapper à sa dame de compagnie, et surtout aux vigoureux porteurs choisis par son oncle et sa tante, quand on a cultivé son incompétence ?

Quand des cris et des bruits de boiseries défoncées l’entourent, sa dame de compagnie jette un coup d’œil, puis sort en la priant de rester là.

Nébuleux Papillon, bien entendu, regarde à son tour, et découvre que des Chimères, de gigantesques créatures splendidement colorées, s’ébattent dans la rue en utilisant le décor comme accessoires, éparpillant des tuiles en guise de confettis étincelants et se jetant des poutres à la tête.

À voir la manière dont elles arrachent les balcons, la jeune fille jurerait que le toit d’une chaise à porteurs ne la protégera jamais. Dans l’intérêt de son futur promis, qui ne veut certainement pas déflorer une crêpe, elle en profite pour filer.

Enfin, elle filerait, si les porteurs ne la repéraient pas immédiatement.
Elle tente d’appeler à l’aide, mais comme elle pense sensé de prétendre qu’on l’assassine, les quelques citoyens compatissants la classent dans les tarées et se détournent… ou, plus précisément, reportent leur attention sur les Chimères, veillant à ne pas être blessés ou tués.

Nébuleux Papillon, empoignée par les porteurs, en appelle alors aux dieux, avec toute la fougue de sa jeunesse et la démesure de son ignorance.

Autour d’elle, la capitale, conservatoire culturel depuis un millénaire et lieu de toutes les splendeurs, paraît se ternir, comme si chaque couleur savamment choisie s’était mêlée non pas de sa complémentaire pour s’éteindre, mais d’une souillure qui n’aurait jamais dû trouver son chemin jusqu’à ces lieux préservés.

Dans ces teintes assourdies, le son, le mouvement, paraissent se ralentir… sauf pour Nébuleux Papillon.

Alors qu’elle pourrait s’évader sans autre, elle décide d’amplifier l’effet, afin que nul ne puisse plus bouger. Pourquoi courir un risque, quand elle peut partir gagnante ?

Au-dessus d’elle, les Chimères s’éloignent, se repliant sur leur monde d’origine, les Méandres du Rêve, peu désireuses d’être contaminées par cet effet.

Autant qu’elles tiennent à la beauté et à leurs œuvres, elles ne risquent pas leurs vies en vain.

Nébuleux Papillon court dans un monde immobile et terni, entourée de silhouettes qu’elle peine à différencier du décor, comme si chaque personne, aussi précieuse, aussi raffinée, qu’elle soit, n’est plus qu’un objet.

Et quand elle arrive suffisamment loin pour que nul n’ait été témoin de sa fuite, elle loue les dieux de leur aide ; en réponse, elle ressent de l’ironie, mais n’y prête pas garde.

Elle songe un instant à trouver des vêtements moins visibles puis, regardant autour d’elle, elle réalise que ses splendides atours de fiancée sont au contraire la seule manière de ne pas passer pour une clocharde à la capitale.

Elle adopte donc un air décontracté, et suit son instinct : où doivent mener ses pas pour qu’elle échappe au vieux cochon qui avait osé imaginer la monnayer, et à son abjecte famille ?